|
Réflexions sur l’avenir de la jeunesse africaine
dans un monde en transformation.
Par Kä Mana
Sur la situation des jeunes dans la société
africaine actuelle, les diagnostics pessimistes
se suivent et se ressemblent depuis déjà quatre
ou cinq décennies. Avec une monotonie désolante,
dans une rumination fatigante où les mêmes
thèmes, les mêmes constats, les mêmes rengaines
et les mêmes états des lieux sont usés jusqu’à
la corde, les analystes nous ont habitués, dans
presque tous nos pays et avec une étonnante
régularité, à décliner les mêmes stations des
souffrances et à déclamer les mêmes scansions
d’un calvaire indicible. A force d’entendre le
même disque et d’écouter les mêmes rythmes d’un
discours toujours recommencé face auquel rien de
décisif ne paraît avoir été tenté pour enrayer
le mécanisme d’une descente aux enfers toujours
plus vertigineux, nos pays africains s’habituent
déjà aux malheurs et au désespoir de leurs
jeunes.
Chez les élites gouvernantes comme parmi les
forces sociales chargées de promouvoir
l’imagination créatrice et de lancer des
initiatives nouvelles, tout donne l’impression
de sombrer dans l’impuissance face aux attentes
et aux quêtes des franges montantes de nos
populations. Un effet d’accoutumance à une
situation inacceptable tétanise les
gouvernements et les peuples. On parle de plus
en plus des jeunes et de leur condition pour
masquer le fait que rien de fécond n’a été
radicalement fait pour changer l’ordre des
choses.
Dans la zone de l’Afrique intertropicale dont
j’aimerais parler ici, tout se passe comme si
l’inflation du discours sur le malaise de
nouvelles générations ne servait à rien d’autre
qu’à masquer la panne de l’imagination
créatrice. Notre société, dans son ordre établi,
s’englue dans une léthargie sans perspectives de
vraies solutions ni possibilités visibles de
transformation profonde et positive de la
situation des jeunes.
Le drame de la jeunesse dans nos pays, c’est
cette condition où nous vivons : celle du
décalage, du fossé, voire du gouffre, entre
d’une part l’abondance de nos connaissances sur
le mal qui ronge nos sociétés face aux espoirs
de la jeunesse, et d’autre part les possibilités
réelles dont nous disposons pour faire des choix
capables de juguler ce mal en vue d’inventer de
nouvelles ambitions et de nouvelles espérances
pour les générations montantes.
Dans les réflexions qui suivent, je propose une
analyse des causes, des dimensions, des effets
et des enjeux de ce drame. Je ne le fais pas
pour nous (1) replonger dans l’impuissance qui
est celle de nos sociétés aujourd’hui. Je
voudrais plutôt ouvrir des perspectives qui
puissent nous aider à combler l’abîme entre les
discours et les possibilités, entre les mots et
les réalités, entre le mal et les remèdes que
l’Afrique devra inventer et imaginer face au
désarroi de sa jeunesse. Au fond, j’aimerais
réorienter les analyses déjà faites et déjà
connues en leur donnant un poids d’exigence sur
ce qu’il convient d’engager comme initiatives de
transformation de l’Afrique. Je les propose à la
jeunesse comme champ de nos responsabilités, à
tous et à toutes, au sein de nos pays.
Vrais problèmes et fausses solutions
J’ai pris conscience du problème de la jeunesse
en Afrique à l’occasion d’un événement qui fut
vécu comme une tragédie planétaire. Vous vous en
souvenez peut-être : ce jour-là, le monde entier
apprenait comment furent découverts, dans les
trains d’atterrissage d’un avion d’une compagnie
belge qui reliait Conakry à Bruxelles, deux
corps inertes de deux jeunes guinéens qui
avaient pris le risque de quitter leur pays pour
aller chercher un espace de vie en Belgique.
Leur mort a eu à mes yeux valeur d’un symbole.
Plus encore que cette mort, c’est le message
maladroitement griffonné par ces enfants à
l’intention des hommes politiques de leurs pays
et des responsables des pays riches qui est
resté gravé dans ma mémoire.
Un message de désespoir à une Afrique
impuissante
S’excusant pour leur geste et justifiant le
risque qu’ils avaient pris de se cacher dans les
trains d’atterrissage d’un avion, ces enfants
expliquaient, avec un sens très touchant des
réalités tragiques, les mobiles de leur acte. A
leurs yeux, Il n’y avait plus de vie pour eux
sur le sol de leurs ancêtres et ils avaient
décidé de fuir la mort pour survivre un peu
ailleurs. Leur geste était celui d’un instinct
humain de survie et leur acte devrait être lu
comme une interpellation lancée à des adultes
qui avaient construit un monde où les inégalités
et les fractures sociales étaient telles que,
dans certains pays comme la Guinée Conakry, des
enfants n’avaient pour perspective que la
misère, la mort ou la fuite vers d’autres
horizons. Horizons inconnus mais toujours
vigoureusement rêvés comme une nouvelle route
d’un paradis sur terre.
Dans l’émotion que suscita la mort de ces deux
enfants guinéens, je fus très attentif aux
analyses que l’Afrique, choquée et effrayée,
proposa face au drame. Que ces enfants fussent
issus d’un des pays les plus pauvres du monde
mettait en lumière le drame d’un
sous-développement vécu dans son sens le plus
tragique : le sous-développement comme
l’expérience d’une sous-humanisation pour une
grande partie des populations, pour les jeunes
particulièrement, dont le destin est éprouvé
comme une expérience de négation du droit le
plus fondamental de l’être humain : le droit à
la vie. Ce destin est aussi éprouvé comme la
négation d’une des prérogatives les plus
essentielles de chaque homme et de chaque femme
: l’exigence de s’épanouir dans une société qui
assure à la liberté créative la possibilité de
se construire une destinée de bonheur.
Sans droit à la vie ni capacité d’épanouir les
énergies de la liberté créatrice pour le
bonheur, les jeunes dont le geste posé par les
deux enfants guinéens fut un tragique symbole,
ne peuvent que sombrer dans le désarroi total,
dans une totale absence d’espérance sur leur
sol. Ils ne peuvent que s’enfoncer
dramatiquement dans l’envie de mettre toute leur
existence en jeu pour aller vivre ailleurs, dans
des conditions qui ne peuvent toutefois pas être
pires que celles de l’enfer quotidien de leurs
pays.
Malgré la vérité douloureuse et la réalité
choquante que ces analyses qui furent faites en
ces temps-là comportaient, je n’ai pas souvenir
d’une grande initiative africaine à l’endroit de
la jeunesse pour que plus jamais ne se répètent
des drames comme celui de nos deux enfants
guinéens morts dans les trains d’atterrissage
d’un avion belge lors d’un vol
Conakry-Bruxelles. Cette absence de solution
concrète et efficace au drame de la jeunesse est
demeurée à mes yeux comme une constante dans
l’attitude de nos pays, une structure
fondamentale de nos manières de considérer la
jeunesse au sein de nos sociétés. Elle fait
partie de notre être et de notre vision du
monde. Globalement parlant, nous nous sommes
habitués à l’indifférence face au désarroi des
générations montantes et nous avons appris à ne
rien faire de radicalement nouveau ou de
profondément décisif pour répondre à leurs cris
et aux clameurs de leurs espérances.
Ceci est d’autant plus vrai que, depuis le drame
de nos deux enfants guinéens, la disparition des
jeunes africains dans les tentatives pour
rejoindre l’Europe est devenue une véritable
catastrophe continentale. Des pays comme le
Sénégal, le Mali, le Tchad et le Niger sont
aujourd’hui connus comme des couloirs de la mort
pour toute une jeunesse africaine qui tente le
tout pour le tout en vue d’échapper à l’enfer de
sa vie, au risque même de perdre cette vie
devant les enclaves espagnoles aux larges du
Maroc ou dans les eaux insondables qui baignent
les Açores. Chaque jour, chaque semaine, des
jeunes qui avaient cru au changement au Sénégal
se sentent trahis par un gouvernement qu’ils ont
massivement contribué à mettre au pouvoir et
décident d’affronte les flots avec des pirogues
de fortune pour aller vers l’Europe. Quitter le
Mali pour aller vivre ailleurs est devenu
l’espoir d’une jeunesse déboussolée et
désemparée. Face au manque de perspectives
réelles d’emploi au Niger comme au Tchad et dans
beaucoup d’autres contrées d’Afrique, fuir est
le seul horizon qui s’ouvre contre vents et
marées, au propre comme au figuré.
Curieusement, alors que le drame de deux
guinéens avait suscité une certaine émotion dans
le monde, les milliers des jeunes Africains qui
meurent dans des embarcations de pacotille face
à l’Europe ou au Yémen ne font partie que des
faits divers dans l’immensité d’informations sur
la situation du monde. Les analyses qu’ils
suscitent ne font que conforter dans les esprits
ce que tout le monde sait déjà de l’Afrique
intertropicale comme enfer économique du monde,
comme zone de turbulences politiques incessantes
et comme terre sans avenir. Ce discours n’a
cependant pas forgé une réponse africaine à
grande échelle, avec des initiatives vigoureuses
qui puissent faire croire au monde que les
Africains veulent prendre en main le destin de
leurs jeunes pour la construction d’une nouvelle
destinée politique et d’une nouvelle ambition
économique. C’est vraiment là la preuve que
notre continent, même en face d’une saignée
humaine qui risquerait de lui coûter toutes les
forces de la jeunesse, s’enfonce toujours plus
dans une culture d’indifférence et d’absence de
réponse fertile devant le drame des jeunes. Il
vit dans un sentiment d’impuissance et de
léthargie dont le risque que nous courons est de
les voir s’imposer comme une nouvelle dynamique
mortelle de la personnalité africaine.
Le Zimbabwe est aujourd’hui l’image la plus
caricaturale de cette situation. Dans un
contexte où la misère prospère de manière
exponentielle et tragique, avec une jeunesse
complètement écrasée par le désespoir, une
jeunesse qui voit tous les jours son pays
s’enfoncer dans l’anéantissement de toute
espérance, les gouvernants s’enlisent dans leur
propre impuissance et montrent chaque jour à
quel point ils n’ont pas de réponse aux
problèmes d’un pays en ruine et en pleine
déliquescence. La caricature zimbabwéenne est un
effet de miroir où l’on peut voir une Afrique
qui a cessé de penser à l’avenir que
représentent les générations montantes.
Plus grave encore : quand, dans certains pays,
ces jeunes veulent élever la voix pour résister
au désespoir et forcer les pouvoirs publics à
s’occuper de la situation qui leur est faite et
qui n’a d’autre horizon que la mort, ils ne
trouvent pas d’oreille attentive à leurs
doléances, ni une quelconque sensibilité à ce
que signifie vraiment la violence et la furie
destructrice qui s’emparent d’eux dans les
turbulences sociales. Les autorités écrasent
souvent dans le sang ces revendications,
ajoutant ainsi un nouveau désespoir au désespoir
déjà existant. Nous l’avons vu dernièrement au
Burkina Faso et au Cameroun : la révolte d’une
jeunesse sans horizon d’espérance n’a eu en face
d’elle que le système sécuritaire dressé pour
restaurer l’ordre public « par tous les moyens
nécessaires ». A mon sens, cette situation
éclaire une autre structure fondamentale de
l’esprit de nos sociétés face aux revendications
des jeunes : l’art de donner de mauvaises
réponses à des vraies questions de société.
L’art de donner de fausses réponses
Quand l’Etat répond à la violence de la jeunesse
par la violence des armes et la cruauté de
l’ordre public, il y a manifestement là fausse
réponse à une vraie question. Lorsqu’on fait
recours aux balles réelles quand les enfants
affamés et désespérés cherchent violemment du
pain, on se trompe manifestement de but et
d’enjeu. C’est cela que beaucoup de
gouvernements sont tentés de faire aujourd’hui
en Afrique.
Une autre fausse réponse à laquelle nos pays ont
de plus en plus recours, c’est de faire de la
rue le vrai lieu de vie pour beaucoup de jeunes,
de ne leur fournir comme père et mère que les
espaces vides d’affectivité où ils sont « les
enfants de personne », pour reprendre le titre
d’un bel ouvrage d’un professeur de Kinshasa,
Massiala ma Solo (2). Les phénomènes d’enfants
de la rue (mendiants, pickpockets, petits et
petites prostitué(e)s ou vendeurs à la
sauvette), est en effet le symptôme d’une
maladie profonde : la pathologie d’une
civilisation qui détruit les valeurs de vie en
acceptant que son espace devienne, pour certains
enfants, un espace vide de normes, vide de
repères, vide d’amour. Une telle société dresse
des fauves qui ne pourront être que des forces
de violence et de destruction. Comme l’a vu avec
beaucoup de perspicacité le professeur Massiala
ma Solo, « les enfants de personne » sont
l’expression de la déchéance éthique et
spirituelle de nos sociétés.
La déchéance éthique est celle des adultes,
responsables politiques ou socio-économiques,
qui assistent sans réagir, à la
sous-humanisation de sa propre jeunesse, qui
trouvent cette sous-humanisation normale et
n’inventent aucune initiative de grande
envergure pour donner à chaque enfant un père,
une mère, des frères et des sœurs : une famille,
en somme.
Quant à la déchéance spirituelle, elle est tout
entière dans l’incapacité à fonder l’idée de la
nation sur une transcendance qui impose des
valeurs de solidarité à tous et à toutes, pour
que la vie communautaire se développe sur des
référentiels absolus qui soient un socle pour de
s règles juridiques, des valeurs fondatrices et
des normes ultimes partagées de manière à ce
qu’aucun enfant ne soit « l’enfant de personne
».
Ce qui est troublant dans le phénomène des
enfants de la rue en Afrique, c’est le fait que
ce phénomène s’amplifie dans des sociétés où les
religions semblent encore avoir une place
centrale dans la vie, où les communautés de foi
sont omniprésentes, où le discours religieux a
un impact sur les consciences et où l’exubérance
du religieux se solennise tous les jours avec de
sublimes majestés. N’est-ce pas le signe qu’il y
a, dans notre société, nécessité de mettre
résolument l’éthique et la spiritualité, au
service du développement de la jeunesse, dans
des initiatives et des projets qui puissent
faire de chaque enfant, de chaque jeune, un
ferment de vie pour nos nations ? Un pays comme
la République démocratique du Congo, où la
réalité des « enfants de personne » et de la
jeunesse abandonnée à elle-même se développe à
une effarante vitesse, ne constitue-t-il pas un
laboratoire utile d’où pourraient naître un
projet de vie pour les jeunes rien qu’à partir
de l’encadrement global des enfants de la rue
sur la base des valeurs éthiques et spirituelles
?
Je fais référence au cas de la RDC parce qu’il
me permet de mettre en lumière un autre type de
mauvaise réponse face aux vraies question de la
jeunesse africaine. Cette fausse réponse
consiste à engager les jeunes dans les violences
les plus destructrices, en présentant ces
violences comme mode de vie et libération de
l’être, aux noms d’idéaux manipulés et de
slogans mystificateurs. Dans une débauche
d’énergie meurtrière face à des ennemis qui sont
pourtant des compatriotes avec qui on devait
construire un destin de bonheur solidaire, on
donne aux jeunes l’illusion qu’ils construisent
un avenir alors qu’ils détruisent la branche sur
laquelle leur société est assise. Au Liberia, en
Sierra Leone, en Ouganda, en Côte d’Ivoire, dans
toute la région des Grands Lacs comme au Soudan
et dans la Corne de l’Afrique, nous avons vu
surgir l’effrayant phénomène d’enfants soldats
dressés pour tuer. Nous avons vu ces enfants
détruire tous les repères de la moralité et
casser les ressorts de tout lien d’humanité avec
leurs familles, afin de mieux servir l’instinct
de destruction et d’anéantissement proposé comme
voie de salut par les « seigneurs de la guerre
». Quand des jeunes sont conduits à de telles
extrémités par les adultes, au nom de l’ethnie,
au nom de la conquête et de la conservation du
pouvoir ou au nom d’une certaine idée que l’on
se fait de l’autre homme comme simple vermine ou
cancrelat à écraser, nous sommes dans une
véritable maladie de civilisation, surtout quand
cela se déroule dans des pays censés être pétris
par la foi religieuse et par certaines valeurs
ancestrales de base. Nos sociétés africaines
connaissent aujourd’hui cette maladie de
civilisation qui a atteint leurs fibres les plus
profondes. Elles orientent les jeunes vers la
violence destructrice et font ainsi fausse route
devant les impératifs de l’avenir.
Pourquoi avons-nous foi dans les fausses
réponses ?
Si nous voulons vraiment comprendre le drame de
la jeunesse dans la société africaine actuelle,
il est important que nous demandions pourquoi
l’indifférence, l’immobilisme et l’impuissance
d’une part, et d’autre part les fausses réponses
à des vraies questions existentielles des jeunes
s’imposent aux esprits et apparaissent comme des
réponses normales alors qu’elles sont des
pathologies profondes.
Mon hypothèse est celle-ci : le cadre dans
lequel la vie des jeunes se déploie ne peut que
fourvoyer la société et la jeunesse sur les
impératifs du présent et les enjeux de l’avenir.
Il ne peut que conduire les dirigeants et les
forces vives de la société à lâcher la proie de
la construction africaine pour l’ombre des
illusions mortelles.
Première caractéristique : la destruction de
notre imaginaire créateur
Tout peuple, toute nation, toute culture et
toute civilisation vivent des images, des
visions et des représentations qu’ils
construisent d’eux-mêmes et qui leur servent de
puissance de dynamisation de leurs énergies
créatrices. A travers des récits qu’ils
produisent, des liturgies sociales qu’ils
organisent, des symboles de force qu’ils se
donnent et des modèles de vie qu’ils se forgent
à travers leurs personnalités les plus
marquantes dont ils célèbrent la vigueur de
manière constante, ils fertilisent leur
conscience et mobilisent les esprits pour
transformer la société. Plus l’image qu’une
société se donne d’elle-même est positive et
féconde, plus l’esprit des personnes et des
groupes est créatif et construit une
personnalité capable d’affronter les problèmes
les plus cruciaux du présent et de l’avenir.
Quand, par contre, la représentation qu’un
peuple a de lui-même est négative et
pathologique, on ne peut pas attendre de ce
peuple qu’il se bâtisse une personnalité
créatrice et qu’il se donne des énergies
psychiques pour affronter les obstacles qui se
dressent sur son chemin.
Aujourd’hui, les sociétés africaines ont
développé une image tellement négative et des
représentations tellement psychopathologiques
d’elles-mêmes qu’il est difficile de trouver en
elles des points d’appuis psychiques solides
pour s’attaquer résolument au drame de la
jeunesse. Je considère cette léthargie de
l’imaginaire comme l’une des sources de notre
accoutumance à l’immobilisme et aux fausses
solutions face aux interrogations qui concernent
la jeunesse. Cette jeunesse est tellement prise
elle-même dans cette imaginaire du négatif
qu’elle a presque partout des difficultés à
s’imaginer elle-même comme le socle des
solutions à ses problèmes et aux problèmes de
nos pays.
La question cruciale qui se pose est celle de
savoir ce qu’il y a à faire pour changer
l’imaginaire de la société africaine,
c’est-à-dire l’ensemble de représentations, de
visions et d’images négatives que nous avons de
nous-mêmes afin de produire un nouvel imaginaire
créateur. C’est une question capitale et il
faudra la considérer comme telle pour aborder
avec vigueur et en profondeur le drame des
jeunes dans la société africaine aujourd’hui.
Deuxième caractéristique : la destruction de nos
capacités de penser
L’une des réalités qui frappent le plus les
esprits qui réfléchissent sur l’Afrique
aujourd’hui est ce que le philosophe camerounais
Fabien Eboussi Boulaga et le juriste Maurice
Kamto appellent l’absence de pensée. On peut
entendre par là le manque, collectivement
visible, des capacités à regarder avec lucidité
les problèmes qui se posent, à les considérer
avec attention dans toutes leurs dimensions, à
en percevoir globalement les enjeux et à
imaginer les solutions les plus réalistes et les
plus pragmatiques compte tenu du contexte. Dans
tous les champs de la vie et à toutes les
échelles de nos sociétés, il est effarant de
constater, prosaïquement parlant, que « les gens
ne réfléchissent pas » ensemble pour agir
ensemble. Une sorte de crise de l’intelligence
sociale s’est installée et conduit beaucoup de
personne à renoncer à chercher, ensemble, les
réponses aux questions. Cette crise a pour
résultat une mentalité pathologique : la
conviction que les réponses sont ailleurs,
qu’elles doivent venir d’ailleurs, de la part de
ceux qui sont payés pour les donner. C’est
l’essence même du fétichisme comme mentalité.
C’est aussi la source d’un type d’esprit
spécifique : l’esprit magique dont Fabien
Eboussi Boulaga dit qu’il consiste à miser sur
la chance, sur les relations, sur les positions
octroyées, et jamais sur la force d’initiatives
collectivement imaginées pour changer l’ordre de
choses. Ainsi compris, fétichisme et magie
promeuvent une sorte de sorcellerie sociale
qu’il faut entendre ici comme l’inclination à ne
chercher à sortir de la situation désastreuse
que l’on vit que par les voies les plus
maléfiques, celles qui se nourrissent de
l’énergie vitale des autres.
Ces voies sont bien connues. Dans les plus
hautes sphères de la société, elles ont pour nom
politique du ventre, vol et détournements des
biens publics, rentes de situation, alliances
mafieuses, crimes économiques organisés,
monopoles de postes juteux, confiscations des
richesses, violences de nouveaux riches,
gourmandises de bandes et volonté de se
pérenniser au pouvoir dans l’impunité totale,
pour ne jamais rendre compte de sa gestion de la
« chose publique ». Dans les zones moyennes de
la pyramide sociale, d’autres voies sont tracées
dans la sorcellerie sociale : on parle de «
feymania » au Cameroun pour désigner une culture
du vol par des mécanismes criminels qui abusent
de la confiance et de la crédulité des gens ; le
Nigeria a développé une criminalité
internationale où l’imagination n’a pas de
limites pour monter les coups fourrés les plus
rocambolesques et amasser des fortunes
incommensurables ; les mafias de la prostitution
et du commerce des organes humaines prennent un
essor extraordinaire partout dans nos pays ; le
trafic d’enfants à des fins d’exploitation
sexuelle devient monnaie courante ; le petit et
le grand banditisme s’installent presque
partout. Le petit peuple est déjà aussi entré
dans la danse macabre à travers un refus de
considérer qu’il existe un espace du bien commun
à respecter et un ordre social qui exigerait de
chaque personne un comportement d’éthique
publique dans une situation où la société est
devenue soit une immense jungle, soit un vaste
camp de concentration.
Sous diverses formes, on assiste ainsi au
développement d’une mentalité de la corruption
de l’être. A travers les multiples formes où
l’argent sert à détruire tout ce qu’il y a de
dignité et de grandeur dans l’âme humaine, la
société perd le sens de ses fondations éthiques
et spirituelles et se conforme à ses propres
maux en renonçant à les penser en profondeur
pour les vaincre et les annihiler. C’est sur ce
fond d’accoutumance au mal que le drame de la
jeunesse africaine se tisse et nous désespère
tous.
J’insiste sur le fétichisme, la magie et la
sorcellerie sociale comme signe de l’absence de
pensée et symptôme d’un grave manque
d’intelligence sociale créative. Il s’agit, en
somme, des phénomènes qui montrent à quel point
la jeunesse est victime d’un ordre global dont
il faut mesurer toutes les dimensions afin de
mieux percevoir les forces négatives, internes
comme externes, qui ont fait de l’Afrique ce
qu’elle est aujourd’hui. Il n’y a pas de
solution possible au drame de notre jeunesse si
une dynamique de pensée collective lucide ne se
libère pas pour chercher résolument des remèdes
à la crise même de l’intelligence et de la
pensée dans nos pays.
Troisième caractéristique : l’effondrement de
l’éducation
Ne nous leurrons pas : dans beaucoup de nos
sociétés, le système éducatif s’est effondré
dans son ensemble. Je parle de système éducatif
pour éviter que l’on ne pense qu’à la crise de
l’école en Afrique. Cette crise de l’école, tout
le monde sait qu’elle est liée à la fois aux
infrastructures matérielles désastreuses, à
l’aliénation de nos esprits qui ont cessé de
penser des solutions à partir de nous-mêmes, à
la vénalité de nos mentalités, à la corruption
de nos esprits et à l’absence de toute volonté
politique de construire à nos enfants un avenir
digne de grands enjeux du monde dans les années
et les siècles qui viennent. Ce qu’il y a de
plus grave, c’est la manière dont les autres
instances éducatives de la société africaine
démissionnent devant la crise de l’école. Face à
l’effondrement des structures économiques de
beaucoup de nos Etats, les familles frappées de
plein fouet par une paupérisation exponentielle
ont cessé d’être le lieu éducatif primordial.
Débordées par les nouvelles possibilités
sociales qu’offrent les nouvelles technologies
de l’information, elles n’incarnent plus les
valeurs d’avenir et se trouvent désemparées face
à une jeunesse dont les repères n’ont plus rien
à voir avec les lois sacrées des ancêtres et qui
vit de plus en plus liée aux rythmes de la
mondialisation et de nouveaux rêves qu’elle
impulse. Même les communautés de foi ne semblent
plus pouvoir imposer une éthique sociale et une
spiritualité d’engagement dans la transformation
sociale. Exubérantes et foisonnantes dans leur
visibilité sociale, elles n’ont pourtant pas une
grande profondeur dans l’orientation des
mentalités et des esprits. Elles animent un
puissant folklore religieux qui a du mal à
forger une personnalité sociale globale grâce à
une éducation à la fois intellectuelle, éthique
et spirituelle solide. En d’autres termes, nous
vivons une profonde désarticulation entre
l’école, l’Etat, la famille et l’Eglise comme
pouvoirs éducatif. Quand on sait que ces
pouvoirs n’ont plus d’emprise sur la rue qui est
devenue l’école pour beaucoup d’enfants, et sur
les nouvelles technologies de l’information qui
diffusent une culture qui lui est propre, on ne
peut pas dire qu’il existe une quelconque
cohérence dans la dynamique éducative de nos
sociétés. En même temps, lorsqu’on voit à quel
point la culture musicale, les dynamiques de
nouvelles danses et les espaces ludiques qui
structurent la vie des jeunes nagent dans un
délire collectif qui n’augure rien d’humainement
consistant, on peut, à beaucoup d’égards, se
sentir troublé et impuissant face à l’avenir.
Quatrième caractéristique : la flagrante
insuffisance de nouveaux lieux d’espoir
Que l’on s’en aperçoive ou pas, les
transformations profondes des sociétés obéissent
souvent aux effets de contagion. Quand un pays
dispose d’un grand nombre des lieux de
transformation sociale où s’engagent les
énergies les plus inventives de ses forces
vives, il crée une vraie toile d’émulation qui
permet aux personnes, aux groupes, aux
organisations et aux mouvements d’imaginer de
nouvelles perspectives et d’innover dans
l’action. Plus il y a de lieux d’invention, de
dynamisme innovant et de création d’avenir dans
un pays et dans tous les domaines, mieux ce pays
a de chances certaines de créer des richesses en
mobilisant les énergies de la jeunesse dans le
sens du développement.
Dans nos nations d’Afrique intertropicale, nous
souffrons d’une vraie carence des lieux d’action
et d’un réel manque d’espace vitaux dont la
créativité, dans tous les domaines essentiels de
la vie, puisse servir de modèle et de levier
pour le changement dans la société.
Dans un domaine aussi fondamental que celui de
l’économie de la connaissance, des dynamiques de
la recherche scientifique et de la formation des
cadres de haut niveau qui puissent garantir à
nos populations un grand avenir dans le concert
des nations, nous ne disposons d’aucun espace à
la hauteur des enjeux. Signe de cette carence :
aucune de nos universités d’Afrique
intertropicale ne se trouve dans le classement
de cinq cents meilleures institutions de
formation supérieure du monde.
Je n’ai pas en esprit de vrais lieux africains
qui se consacrent au développement en se situant
au plan d’innovations techniques, sociales et
géostratégiques pour faire de notre continent un
géant de la planète.
Je ne connais pas une initiative africaine
localisée dans nos pays, dont l’ambition serait
de résoudre à grande échelle le problème de
l’emploi des jeunes, à partir d’une vision
théorique et d’une dynamique des pratiques
sociales conçues par nous, discutées entre nous
et fécondées par nos idées dans une perspective
réellement mondiale.
Je peine à découvrir dans nos sociétés des
réseaux de recherche et d’action
géostratégiques, à l’échelle des Etats comme au
plan des organisations civiles, qui ne soient
pas plombés par des conflits d’intérêts et
fragilisés par des divisions constantes face aux
problèmes de notre aujourd’hui et de notre
futur.
Je sais que j’exagère et qu’il est possible
d’identifier quelques lieux d’espoir où une
nouvelle Afrique se construit. Je veux tout
simplement dire que la situation de ces gouttes
d’eau pure ne change énormément pas la pollution
de notre océan vital. Je veux surtout dire que
dans le contexte où les générations montantes
ont pratiquement tout à inventer pour bâtir
l’Afrique nouvelle, le peu de lieux d’invention
qu’on peut identifier par-ci par-là ne donnent
pas encore des réponses à la mesure des enjeux.
Ni en politique, ni dans la champ économique, ni
dans la créativité culturelle et artistique, ni
dans l’inventivité religieuse, je ne pense pas
que l’énergie africaine ait produit, dans une
perspective réellement mondiale, une vaste
ambition de changer le monde. Dans aucun de ces
domaines, je n’ai pas le sentiment que nous
avons rêvé grand, que nous avons déployé une
vaste imagination dans un projet capable de
montrer à notre jeunesse, par elle, avec elle et
en elle, que l’Afrique peut changer le monde.
Même dans l’infiniment petit des projets à
petite échelle qui concerne la transformation de
nos terroirs locaux, les résultats sont trop
minimes pour être réellement significatifs et
galvaniser l’énergie de nouvelles générations
dans la construction de l’avenir.
Si l’Afrique veut affronter le drame des jeunes
en son sein avec quelques chances de proposer
des solutions vraies, il faudra veiller à la
construction de nouveaux lieux d’espoir dans
tous les domaines décisifs pour notre espoir.
Cinquième caractéristique : la culture du
non-sens
J’entends par culture du non-sens l’état mental
d’une société qui fonctionne dans des
contradictions telles qu’elle ne sait pas où
elle veut aller ni ce qu’elle doit faire pour
que les atouts dont elle dispose l’aident à
résoudre les problèmes les plus cruciaux
auxquels elle fait face.
C’est un non-sens que des pays aussi dotés de
puissants atouts naturels que les pays d’Afrique
centrale soient parmi les plus pauvres du monde,
alors qu’ils ont en leur sein d’énergiques
ressources humaines de la jeunesse dans une
situation où tout est à faire.
C’est un non-sens que d’immenses richesses
soient dilapidées dans la corruption, dans la
politique du ventre, dans des choix économiques
chaotiques et dans l’utilisation irresponsable
des biens communautaires au sein des pays où un
peu d’organisation et de rationalisation
donnerait à la jeunesse de gigantesques
possibilités de créativité.
C’est un non-sens de se blinder dans des
politiques de dictature là où la confiance à la
démocratie à tous les niveaux libérerait
d’extraordinaires énergies pour l’engagement
local, national, régional et continental de
transformation sociale.
C’est un non-sens que des peuples dont la
philosophie séculaire est celle de la concorde
et de l’harmonie deviennent aujourd’hui des
terres de violence, de guerres sans fin et de
destruction permanente et massive des vies
humaines, dans un contexte où des millions de
jeunes ont besoin d’être mis au service de la
construction de leur avenir.
C’est un non-sens de voir triompher des
religiosités d’enthousiasme pathologique là où
l’on a besoin d’un Dieu qui nourrisse les
puissances de la raison, de l’organisation, de
la créativité et de la responsabilité.
On ne peut pas espérer que la jeunesse deviendra
responsable et créatif si rien ne lui est
proposé en termes de construction du sens.
C’est-à-dire en termes de passion, d’ambition et
de possibilités vitales de se doter d’une
destinée qui soit au service d’un grand dessein
d’humanité : celui de la construction d’une
nouvelle société libérée de toutes les
pesanteurs qui cassent l’Afrique dans ses
ressorts créateurs. (A suivre)
Les révolutions nécessaires
Si nous sommes attentifs à la manière dont je
viens de décrire la société africaine dans les
structures pathologiques de son être
aujourd’hui, il devrait être clair que les
transformations profondes dans lesquelles les
générations montantes devraient être engagées
sont de véritables révolutions à lancer.
Je pense en premier lieu à la révolution de
l’imaginaire : celle qui proposerait à la
jeunesse une vision, une image, une
représentation et des rêves pour rompre avec
l’Afrique du négatif et imaginer l’Afrique
réellement créative.
Je pense ensuite à la révolution de l’éducation
: celle qui fournirait au nouvel imaginaire des
énergies et des stratégies concrètes
d’engagement à la transformation sociale et à un
nouveau projet d’humanité.
Je pense également à la révolution de nouveaux
lieux d’espoirs : celle qui doterait nos pays
d’une toile d’expériences de réussite à partir
desquelles nous construirons l’avenir.
Je pense en même temps à la révolution de
l’engagement politique : elle consiste à donner
priorité aux actions du changement à l’échelle
des terroirs locaux pour ne pas laisser
phagocyter tout l’ordre social par les hautes
sphères des pouvoirs centralités ou par les
seigneurs des « Etats manqués » (l’expressions
est de Noam Chomsky) qui forment l’espace
politique africain aujourd’hui.
Je pense enfin à la révolution du sens : celle
qui ouvrira à l’Afrique nouvelle l’horizon
ultime des valeurs, des normes et des repères
sur lesquels pourra être fondée la force d’une
civilisation de la solidarité et du bonheur dont
les jeunes devront être le moteur(3).
Un cadre pour ces révolutions
J’ai volontairement présenté le diagnostic le
plus sombre sur la situation des jeunes en
Afrique. Il s’agissait, de ramasser, en une
vision d’ensemble suffisamment claire, tout ce
que les analystes ont présenté de sombre et de
désespérant sur les conditions de vie auxquelles
les générations montantes sont soumises. Je l’ai
fait parce que je suis convaincu que c’est dans
la mesure où l’on aperçoit clairement le fond du
gouffre que l’on peut mieux comprendre à partir
d’où il est possible d’imaginer les révolutions
indispensables qui devraient être entreprises
pour changer radicalement la réalité.
A partir d’où faut-il penser la transformation
du drame de la jeunesse africaine pour
construire une nouvelle société ? A mon sens,
c’est à la tâche d’identification des points de
lumière non souvent aperçus par les analystes
qu’il faut s’atteler pour tracer un nouveau
cadre de compréhension des exigences à
promouvoir en vue de changer l’Afrique et de
lancer de nouveaux processus de mutations
irréversibles avec les jeunes comme « fer de
lance » de leur avenir, pour reprendre
l’expression à la mode au Cameroun.
J’ai personnellement identifié une série des
points de lumière que je considère comme des
ancrages pour les révolutions indispensables
aujourd’hui.
Je suis avant tout sensible à l’infime partie de
l’Afrique qui rêve d’une nouvelle destinée. Par
une petite musique et des bruissements sensibles
chez certains créateurs (les poètes, les
romanciers, les musiciens engagés, les penseurs,
les activistes des droits humains et les
bâtisseurs de nouveaux récits sur la grandeur du
continent), un nouveau discours de l’Afrique sur
l’Afrique est en train de prendre corps. Un
roman comme Les Etats-Unis d’Afrique du
Djiboutien Abdouramane Wabéri, qui décrit une
Afrique gagnante, fascinante et magnifique dans
le concert mondial des nations, représente un
symbole de nouvelles voies qui s’ouvrent. On
n’entend pas souvent ces forces d’espoir et on
les considère comme œuvre d’optimistes béats et
d’utopistes niais. Je sais moi, pour avoir animé
des sessions de formation pour les jeunes dans
les communautés de foi dans beaucoup de nos
pays, que ce discours a un écho de plus en plus
fécond dans l’imagination des jeunes africains.
Chaque fois que je parle de grands prophètes
noirs, de grands poètes africains, de grands
musiciens de nos terroirs et de grandes voix
artistiques pour la renaissance africaine
aujourd’hui, je sens toujours émerger du fond de
nos jeunes un vaste désir d’une nouvelle
Afrique. Nous avons là une terre fertile dans
laquelle devront être semées la passion d’une
nouvelle société et l’ambition d’un autre
destin.
Je suis également sensible à l’Afrique qui
pense, à la voix des Africains et des Africaines
qui on fait de la réflexion leur pain quotidien.
Je sais qu’il existe aujourd’hui une pensée
africaine anti-pessimiste, elle se fonde sur nos
racines historiques les plus profondes et fait
appel à des référentiels éthiques et spirituels
de nos terroirs vitaux pour montrer que notre
continent est non seulement le berceau de
l’humanité, mais la mère des civilisations et la
matrice des cultures. Cette Afrique a conscience
d’une responsabilité à laquelle je trouve que
les jeunes sont extrêmement sensibles chaque
fois qu’il m’a été donné, dans les conférences
publiques comme dans l’animation
socio-culturelle, de partager avec eux une
certaine idée de l’Afrique fascinante et belle.
Dans leur attention jubilante émerge une force
d’action qu’il s’agit de mobiliser maintenant
pour changer le présent et construire l’avenir.
Je suis en même temps sensible à l’Afrique qui
crée, celle qui, de mon point de vue n’est ni
connue ni valorisée. Dans la morosité générale
due à notre accoutumance à la crise, nous avons
perdu le sens de dire aux jeunes les grandes
contributions de notre continent, actuellement
même, à l’économie des connaissances et à la
création des savoirs. Rares sont les Africains
qui connaissent le rôle des savants africains de
notre diaspora dans la construction des savoirs.
Rares sont les Africains sensibles aux avancées,
même petites, et aux découvertes, même limitées,
des Africains travaillant en Afrique dans divers
domaines des connaissances. Chaque fois qu’il
m’est arrivé de parler de ces Africains à nos
jeunes,la lumière qui étincelle dans leur regard
m’a toujours fait comprendre que la conscience,
l’esprit et l’imagination des générations
montantes sont notre plus bel espoir de changer
l’Afrique.
Plus fortement encore, je suis sensible à
l’Afrique qui résiste et qui se révolte. C’est
l’Afrique d’une jeunesse en fureur, qui conteste
et refuse l’ordre établi pour affirmer
constamment sa foi en l’avenir. Quand, face à la
violence des pouvoirs dictatoriaux et à la
répression permanente élevée en mode de
gouvernement, des jeunes trouvent encore en eux
l’énergie pour protester, pour crier, pour
vociférer et pour casser les symboles des
puissances du désordre social et de la mort,
leur acte a quelque chose de la violence
créatrice dont il faut entendre le message. Il
s’inscrit dans l’ensemble des combats d’une
certaine société civile qui lutte pour les
droits humains, qui refuse l’anéantissement de
l’humain et qui veut construire une société du
bonheur. Il s’inscrit aussi dans les mouvements
de revendications des groupes altermondialistes
engagés dans la contestation de l’ordre mondial
actuel au nom d’un autre monde possible, celui
où les valeurs d’humanité pourront prendre la
place de l’argent-roi et du profit divinisé.
Comment ne pas dire ici que je suis ardemment
sensible à l’Afrique qui chante et qui danse.
Cette Afrique exalte une joie de vivre et une
énergie d’espérance que nous avons tort de ne
pas considérer comme un atout pour la
construction de l’Avenir. Certains messages
politiques et sociaux que libèrent certains
rythmes et certaines voix parmi les plus fortes
du continent sont pour moi des leviers pour un
autre monde. J’y sens une poussée de germination
qui ouvre de nouveaux horizons.
Enfin, je suis sensible à l’Afrique qui prie de
manière créative. Je pense non pas aux Africains
et aux Africaines envoûtés par les délires
mystificateurs d’un certain spiritualisme
d’ivresse et d’imbécillisation, mais à toutes
les personnes qui savent que la communion avec
Dieu et l’ouverture à son souffle, c’est pour
changer le monde. Le jour où ces forces
créatives arriveront à prendre le pas sur le
dévoiement spiritiste qui se répand partout dans
notre jeunesse comme une dynamique canabistique
et marijuanesque, une nouvelle espérance verra
jour et constituera un point de départ pour
construire un autre destin pour l’Afrique.
Avec les forces nouvelles de cette Afrique qui
prie, qui chante, qui danse, qui se révolte, qui
pense, qui crée et qui rêve, nous disposons d’un
cadre nouveau à partir duquel la quintuple
révolution que je propose pourra être
vigoureusement lancée comme dynamique pour
juguler le drame de la jeunesse africaine.
L’enjeu aujourd’hui, c’est d’organiser ces
forces et ces énergies de telle manière que soit
proposée aux jeunes un autre destin que celui de
l’Afrique qu’ils exècrent.
La révolution de l’imaginaire
J’entends par révolution de l’imaginaire la
rupture radicale à instaurer dans l’image, dans
la vision et dans la représentation que
l’Afrique a d’elle-même et de son destin. C’est
une révolution qui consiste à bâtir l’Afrique de
l’espoir contre l’Afrique du désespoir, à
construire l’Afrique de la vie contre l’Afrique
de la mort, à forger une personnalité africaine
de la créativité contre la personnalité
africaine de la destruction. Aujourd’hui, ce
travail de mutation de l’imaginaire est l’une
des tâches majeures par laquelle les jeunes
pourront être intégrées dans la construction
d’une nouvelle société. Il est donc urgent que
toutes les forces qui rêvent, qui pensent, qui
créent, qui se révoltent, qui chantent, qui
dansent, qui créent et qui prient au sein de nos
sociétés deviennent des moteurs d’un autre
imaginaire, à travers un travail culturel de
fond pour donner du souffle aux utopies qui
embrasent la jeunesse de nos pays. Vous
comprenez que la construction d’un nouveau
discours sur l’Afrique, d’un nouveau récit sur
notre passé, notre présent et notre avenir est
d’une importance capital. C’est là que réside la
force d’une parole nouvelle avec laquelle des
liens nouveaux devront se bâtir entre les jeunes
et tous les adultes qui ont pris conscience du
drame des générations montantes. J’ai acquis
cette conviction tout au long du travail
d’animateur théologique au sein d’une
organisation non gouvernementale chrétienne : le
Cercle International pour la Promotion de la
Création (CIPCRE). A travers l’expérience de
campagne de mobilisation des forces sociales sur
les problèmes de la société africaine, j’ai
rencontré des jeunes qui ont vite compris que
notre maladie était celle de l’imaginaire. Une
prise de conscience s’est souvent déclenchée
chez beaucoup d’entre eux dont le destin s’est
scellé à travers des choix nouveaux pour
participer à la construction de l’Afrique de
l’espoir. Je n’oublierai jamais le regard d’un
jeune élève d’un collège protestant qui décida,
au cours d’une de nos campagnes, de consacrer sa
vie à l’action politique pour faire autrement
l’Afrique. Je n’oublierai jamais non plus le
débat autour de la prière créative avec les
étudiants d’une aumônerie protestante, débat qui
déboucha sur la création d’un Groupe de
réflexion et d’action pour la reconstruction de
l’Afrique (Graaf). Rien que par la
conscientisation sur l’orientation de
l’imaginaire social, l’expérience comme des
Campagnes du CIPCRE montre à quel point
l’imaginaire est un moteur indispensable à la
transformation d’une société. Je ne cesserai
jamais de promouvoir l’idée de la révolution de
l’imaginaire comme base d’une conscience
créative capable de changer le monde.
La révolution de l’éducation
Depuis que j’occupe la chaire de philosophie de
l’éducation à l’Institut supérieur de Pédagogie
pour société en Mutation (IPSOM, Bandjoun,
Cameroun), j’ai compris à quel point l’avenir de
nos pays dépend de la révolution fondamentale à
accomplir dans le domaine de l’éducation. Sur la
base des analyses des blocages multiples dont
souffre l’école et de son manque d’insertion
réelle dans les réalités de la vie, il m’a
semblé que les orientations que nous avons
dégagées dans cette institution de formation
supérieure constituent la base des
transformations radicales à engager partout
aujourd’hui.
Ces orientations sont les suivantes : - de la
maternelle à l’université, la philosophie
globale de l’éducation devrait se fonder
aujourd’hui sur la conscience la plus aiguë des
problèmes auxquels notre continent est confronté
et sur la construction d’une personnalité
individuelle et collective capable de donner des
réponses fécondes à ces problèmes ; - l’économie
des savoirs et le développement des
connaissances sont appelés à s’articuler sur la
capacité de l’esprit à problématiser les
réalités et à travailler sur des questions selon
des multiples orientations de réponse, cela
contre la tentation d’une pédagogie pyramidale
fondée sur la recherche d’une réponse unique aux
questions qui se posent ; - cette vision de
l’école comme lieu de confrontation avec les
problèmes dans la recherche des réponses
multiples devrait conduire à l’apprentissage de
la démocratie comme espace de coopération,
d’échanges et d’action concertée : un espace
co-responsabilité dynamique et active. - une
telle coresponsabilité devrait souder les
esprits et les conduire à s’intégrer dans
l’espace global de la société où, dans la
famille comme au cœur de l’Etat, dans la vie
associative comme dans les organisations
éthiques et religieuses, les forces vives
interagissent et posent sur pied des réseaux
d’action créatifs.
Il s’agit en fait de mettre l’école à l’écoute
de la société et d’ouvrir la société à toutes
les dynamiques créatives de l’école afin que des
transformations en profondeur soient engagées en
fonction des idéaux qu’un imaginaire de la
construction de l’Afrique nouvelle devrait
nourrir avec l’économie de la connaissance et la
promotion de nouveaux savoirs.
La révolution de l’espoir
Les révolutions de l’imaginaire et de
l’éducation telles que je les esquisse dépendent
essentiellement de la capacité de nos sociétés à
créer en leur sein de nouveaux lieux d’espoir.
J’ai fait allusion à deux lieux où je suis
engagé moi-même. Je pourrais en citer d’autres
où, dans la recherche scientifique, dans la
dynamique organisationnelle, dans l’action
politique, dans l’imagination économique et dans
l’efflorescence de la culture et de la
spiritualité, un dynamisme de fond est en train
de prendre forme. C’est ce dynamisme qu’il
s’agit de transformer en une révolution radicale
de notre société.
De tels lieux sont appelés à devenir des grands
espaces de production d’initiatives qui doivent
réussir et devenir des modèles pour une Afrique
qui réussit et qui rayonne. On ne peut redonner
confiance à nos jeunes si n’existent pas, à leur
intention et pour leur souffle créateur, des
aires de confiance dans l’action et des espaces
d’engagements vigoureux pour la transformation
sociale. Il faut créer beaucoup de ces lieux. Il
faut en multiplier les effets d’impact sur les
réalités, développer l’esprit de créativité,
fertiliser les capacités d’imagination pour des
emplois nouveaux et pour des occupations
fructueuses créatrices de richesses dans la
cadre d’une politique globale de l’Etat ou dans
celui d’une organisation de véritables réseaux
du dynamisme de ce que l’on appelle actuellement
l’économie de l’informelle.
La révolution du politique
Tout ce travail devra conduire à une nouvelle
manière de penser et de vivre l’engagement
politique. Celui-ci, au lieu d’être orienté,
comme aujourd’hui, à partir des hautes sphères
du pouvoir et de son agitation
politico-politicienne centrée sur les partis
nationaux destinés à soutenir les chefs d’Etat
et leur système, devrait désormais être la
politique locale. La politique de transformation
des terroirs locaux. La politique d’initiatives
de proximité qui réorientent tout ce qui
concerne la mobilisation des citoyens vers des
problèmes citoyens : ceux de la lutte de tous
les jours contre la misère, pour les droits à la
vie et au bonheur, pour la liberté localement
vécu et pour une démocratie enracinée le plus
près possible des préoccupations des hommes et
des femmes décidés à changer eux-mêmes leur
destinée. Une jeunesse organisée et mobilisée
dans cette perspective aura une autre perception
des transformations à impulser et des dynamiques
locales à lancer pour que la politique devienne,
profondément, l’art de changer les réalités en
vue d’une nouvelle société africaine.
La révolution du sens
Il faut entendre par révolution du sens la
manière dont l’esprit se situe par rapport aux
valeurs absolues et aux fins ultimes de
l’existence humaine. Dans un monde qui nous
habitue à ne voir que le profit sur le court
terme et qui condamne les jeunes à ne considérer
leur existence qu’à partir des repères d’une
réussite matérielle de plus en plus viciée par
les forces du négatif et la dictature du mal
sous toutes ses formes, il est urgent de
recourir à la force des principes qui fondent et
ouvrent la vie sur le socle de ce qui fait de
l’humain une référence essentielle,
incontournable, fondée sur la transcendance de
certaines réalités sans lesquelles la vie perd
de substance, de valeur, de direction et de
signification. Parmi ces réalités, la question
de l’orientation ultime de la vie humaine reste
une question de fond, une interrogation où la
destinée humaine se confronte à la plus intense
de sa préoccupation : le souci de la vie
spirituelle, l’ouverture à Dieu comme réalité
ultime, la communion avec la vérité divine
qu’héritage des sagesses, des religions et des
quêtes absolues sans lesquelles les générations
montantes ne pourront jamais savoir ce qu’être
humain veut dire ni construire une vision
d’eux-mêmes au-delà des étroitesses de vue
auxquelles notre monde d’aujourd’hui les
habitue. Plus clairement dit : sans la question
du sens, sans la question des valeurs ultimes,
sans une re-visitation profonde des grandes
traditions éthiques et spirituelles, sans
l’horizon d’une volonté de comprendre l’énigme
de la mort et de s’ouvrir aux questions qu’elle
pose, les jeunes n’auront du monde qu’une
perception tronquée, futile, vaine et dérisoire.
Ce n’est pas avec une telle vision qu’ils
pourront construire la grande Afrique des rêves
qu’ils portent et des ambitions qu’ils
caressent.
Conclusion
Par quoi faut-il conclure cette réflexion ? Par
une conviction fondamentale qui embrase mon
esprit dans une confiance ardente en toutes les
orientations que je viens de tracer tout au long
de ma réflexion.
Tous les jours, je sens que ces orientations
s’ouvrent partout et qu’elles annoncent de
nouveaux horizons. Je suis convaincu qu’elles
détermineront désormais l’avenir de l’Afrique.
Il faudra donc que les actions du travail des
mouvements sociaux qui veulent changer l’Afrique
s’ancrent dans leurs exigences et dans leurs
promesses. Il ne s’agit pas là d’une promesse ou
d’un vœu, mais d’un devoir, d’une exigence qui
donne globalement un sens au destin du continent
africain dans un monde en transformation. Kä
Mana
Professeur à l’Institut supérieur de pédagogie
pour sociétés en mutation (IPSOM, Bandjoun,
Cameroun)
Notes
(1) Le présent texte a été présenté comme
conférence d’introduction à l’atelier
régional francophone de réflexion organisé
du 24 au 30 mars 2OO8 par le Service des
Eglises Evangéliques en Allemagne pour le
Développement (EED) avec ses partenaires
africains à Limbé (Cameroun), sur le thème :
« La jeunesse africaine dans un monde en
transformation ». Je le publie avec
l’aimable autorisation des animateurs de la
rencontre de Limbé : Flaubert Djateng, de
l’organisation Zenü Networt (Bafoussam,
Cameroun), et Christiane Kayser, de Pôle
Institut (Bukavu, RDC).
(2) Cet excellent livre a été publié dans le
cadre des activités du Centre Congolais de
l’Enfant et de la Famille (CCEF), une
organisation qui a fait de la protection et
de l’éducation des enfants de la rue son
cheval de bataille.
(3) Pour avoir une plus ample idée de ces
révolutions, je vous renvoie à trois de mes
ouvrages : L’Afrique va-t-elle mourir ?
(Paris, Karthala, 1993), La Mission de
l’Eglise africaine (Yaoundé, CIPCRE, 2005),
L’Afrique de la mondialisation (Ottawa,
Malaïka, 2008).
Clovis KOAGNE
Militant leader associatif
Fondateur coordinateur général, |