Liens Email Contactez-nous Arabic

 

 

 L’Afrique et les clameurs des générations montantes

 

MCR[26/04/2008 14:22]

Réflexions sur l’avenir de la jeunesse africaine dans un monde en transformation.
    

Par Kä Mana

Sur la situation des jeunes dans la société africaine actuelle, les diagnostics pessimistes se suivent et se ressemblent depuis déjà quatre ou cinq décennies. Avec une monotonie désolante, dans une rumination fatigante où les mêmes thèmes, les mêmes constats, les mêmes rengaines et les mêmes états des lieux sont usés jusqu’à la corde, les analystes nous ont habitués, dans presque tous nos pays et avec une étonnante régularité, à décliner les mêmes stations des souffrances et à déclamer les mêmes scansions d’un calvaire indicible. A force d’entendre le même disque et d’écouter les mêmes rythmes d’un discours toujours recommencé face auquel rien de décisif ne paraît avoir été tenté pour enrayer le mécanisme d’une descente aux enfers toujours plus vertigineux, nos pays africains s’habituent déjà aux malheurs et au désespoir de leurs jeunes.

Chez les élites gouvernantes comme parmi les forces sociales chargées de promouvoir l’imagination créatrice et de lancer des initiatives nouvelles, tout donne l’impression de sombrer dans l’impuissance face aux attentes et aux quêtes des franges montantes de nos populations. Un effet d’accoutumance à une situation inacceptable tétanise les gouvernements et les peuples. On parle de plus en plus des jeunes et de leur condition pour masquer le fait que rien de fécond n’a été radicalement fait pour changer l’ordre des choses.

Dans la zone de l’Afrique intertropicale dont j’aimerais parler ici, tout se passe comme si l’inflation du discours sur le malaise de nouvelles générations ne servait à rien d’autre qu’à masquer la panne de l’imagination créatrice. Notre société, dans son ordre établi, s’englue dans une léthargie sans perspectives de vraies solutions ni possibilités visibles de transformation profonde et positive de la situation des jeunes.

Le drame de la jeunesse dans nos pays, c’est cette condition où nous vivons : celle du décalage, du fossé, voire du gouffre, entre d’une part l’abondance de nos connaissances sur le mal qui ronge nos sociétés face aux espoirs de la jeunesse, et d’autre part les possibilités réelles dont nous disposons pour faire des choix capables de juguler ce mal en vue d’inventer de nouvelles ambitions et de nouvelles espérances pour les générations montantes.

Dans les réflexions qui suivent, je propose une analyse des causes, des dimensions, des effets et des enjeux de ce drame. Je ne le fais pas pour nous (1) replonger dans l’impuissance qui est celle de nos sociétés aujourd’hui. Je voudrais plutôt ouvrir des perspectives qui puissent nous aider à combler l’abîme entre les discours et les possibilités, entre les mots et les réalités, entre le mal et les remèdes que l’Afrique devra inventer et imaginer face au désarroi de sa jeunesse. Au fond, j’aimerais réorienter les analyses déjà faites et déjà connues en leur donnant un poids d’exigence sur ce qu’il convient d’engager comme initiatives de transformation de l’Afrique. Je les propose à la jeunesse comme champ de nos responsabilités, à tous et à toutes, au sein de nos pays.

Vrais problèmes et fausses solutions

J’ai pris conscience du problème de la jeunesse en Afrique à l’occasion d’un événement qui fut vécu comme une tragédie planétaire. Vous vous en souvenez peut-être : ce jour-là, le monde entier apprenait comment furent découverts, dans les trains d’atterrissage d’un avion d’une compagnie belge qui reliait Conakry à Bruxelles, deux corps inertes de deux jeunes guinéens qui avaient pris le risque de quitter leur pays pour aller chercher un espace de vie en Belgique. Leur mort a eu à mes yeux valeur d’un symbole. Plus encore que cette mort, c’est le message maladroitement griffonné par ces enfants à l’intention des hommes politiques de leurs pays et des responsables des pays riches qui est resté gravé dans ma mémoire.

Un message de désespoir à une Afrique impuissante

S’excusant pour leur geste et justifiant le risque qu’ils avaient pris de se cacher dans les trains d’atterrissage d’un avion, ces enfants expliquaient, avec un sens très touchant des réalités tragiques, les mobiles de leur acte. A leurs yeux, Il n’y avait plus de vie pour eux sur le sol de leurs ancêtres et ils avaient décidé de fuir la mort pour survivre un peu ailleurs. Leur geste était celui d’un instinct humain de survie et leur acte devrait être lu comme une interpellation lancée à des adultes qui avaient construit un monde où les inégalités et les fractures sociales étaient telles que, dans certains pays comme la Guinée Conakry, des enfants n’avaient pour perspective que la misère, la mort ou la fuite vers d’autres horizons. Horizons inconnus mais toujours vigoureusement rêvés comme une nouvelle route d’un paradis sur terre.

Dans l’émotion que suscita la mort de ces deux enfants guinéens, je fus très attentif aux analyses que l’Afrique, choquée et effrayée, proposa face au drame. Que ces enfants fussent issus d’un des pays les plus pauvres du monde mettait en lumière le drame d’un sous-développement vécu dans son sens le plus tragique : le sous-développement comme l’expérience d’une sous-humanisation pour une grande partie des populations, pour les jeunes particulièrement, dont le destin est éprouvé comme une expérience de négation du droit le plus fondamental de l’être humain : le droit à la vie. Ce destin est aussi éprouvé comme la négation d’une des prérogatives les plus essentielles de chaque homme et de chaque femme : l’exigence de s’épanouir dans une société qui assure à la liberté créative la possibilité de se construire une destinée de bonheur.

Sans droit à la vie ni capacité d’épanouir les énergies de la liberté créatrice pour le bonheur, les jeunes dont le geste posé par les deux enfants guinéens fut un tragique symbole, ne peuvent que sombrer dans le désarroi total, dans une totale absence d’espérance sur leur sol. Ils ne peuvent que s’enfoncer dramatiquement dans l’envie de mettre toute leur existence en jeu pour aller vivre ailleurs, dans des conditions qui ne peuvent toutefois pas être pires que celles de l’enfer quotidien de leurs pays.

Malgré la vérité douloureuse et la réalité choquante que ces analyses qui furent faites en ces temps-là comportaient, je n’ai pas souvenir d’une grande initiative africaine à l’endroit de la jeunesse pour que plus jamais ne se répètent des drames comme celui de nos deux enfants guinéens morts dans les trains d’atterrissage d’un avion belge lors d’un vol Conakry-Bruxelles. Cette absence de solution concrète et efficace au drame de la jeunesse est demeurée à mes yeux comme une constante dans l’attitude de nos pays, une structure fondamentale de nos manières de considérer la jeunesse au sein de nos sociétés. Elle fait partie de notre être et de notre vision du monde. Globalement parlant, nous nous sommes habitués à l’indifférence face au désarroi des générations montantes et nous avons appris à ne rien faire de radicalement nouveau ou de profondément décisif pour répondre à leurs cris et aux clameurs de leurs espérances.

Ceci est d’autant plus vrai que, depuis le drame de nos deux enfants guinéens, la disparition des jeunes africains dans les tentatives pour rejoindre l’Europe est devenue une véritable catastrophe continentale. Des pays comme le Sénégal, le Mali, le Tchad et le Niger sont aujourd’hui connus comme des couloirs de la mort pour toute une jeunesse africaine qui tente le tout pour le tout en vue d’échapper à l’enfer de sa vie, au risque même de perdre cette vie devant les enclaves espagnoles aux larges du Maroc ou dans les eaux insondables qui baignent les Açores. Chaque jour, chaque semaine, des jeunes qui avaient cru au changement au Sénégal se sentent trahis par un gouvernement qu’ils ont massivement contribué à mettre au pouvoir et décident d’affronte les flots avec des pirogues de fortune pour aller vers l’Europe. Quitter le Mali pour aller vivre ailleurs est devenu l’espoir d’une jeunesse déboussolée et désemparée. Face au manque de perspectives réelles d’emploi au Niger comme au Tchad et dans beaucoup d’autres contrées d’Afrique, fuir est le seul horizon qui s’ouvre contre vents et marées, au propre comme au figuré.

Curieusement, alors que le drame de deux guinéens avait suscité une certaine émotion dans le monde, les milliers des jeunes Africains qui meurent dans des embarcations de pacotille face à l’Europe ou au Yémen ne font partie que des faits divers dans l’immensité d’informations sur la situation du monde. Les analyses qu’ils suscitent ne font que conforter dans les esprits ce que tout le monde sait déjà de l’Afrique intertropicale comme enfer économique du monde, comme zone de turbulences politiques incessantes et comme terre sans avenir. Ce discours n’a cependant pas forgé une réponse africaine à grande échelle, avec des initiatives vigoureuses qui puissent faire croire au monde que les Africains veulent prendre en main le destin de leurs jeunes pour la construction d’une nouvelle destinée politique et d’une nouvelle ambition économique. C’est vraiment là la preuve que notre continent, même en face d’une saignée humaine qui risquerait de lui coûter toutes les forces de la jeunesse, s’enfonce toujours plus dans une culture d’indifférence et d’absence de réponse fertile devant le drame des jeunes. Il vit dans un sentiment d’impuissance et de léthargie dont le risque que nous courons est de les voir s’imposer comme une nouvelle dynamique mortelle de la personnalité africaine.

Le Zimbabwe est aujourd’hui l’image la plus caricaturale de cette situation. Dans un contexte où la misère prospère de manière exponentielle et tragique, avec une jeunesse complètement écrasée par le désespoir, une jeunesse qui voit tous les jours son pays s’enfoncer dans l’anéantissement de toute espérance, les gouvernants s’enlisent dans leur propre impuissance et montrent chaque jour à quel point ils n’ont pas de réponse aux problèmes d’un pays en ruine et en pleine déliquescence. La caricature zimbabwéenne est un effet de miroir où l’on peut voir une Afrique qui a cessé de penser à l’avenir que représentent les générations montantes.

Plus grave encore : quand, dans certains pays, ces jeunes veulent élever la voix pour résister au désespoir et forcer les pouvoirs publics à s’occuper de la situation qui leur est faite et qui n’a d’autre horizon que la mort, ils ne trouvent pas d’oreille attentive à leurs doléances, ni une quelconque sensibilité à ce que signifie vraiment la violence et la furie destructrice qui s’emparent d’eux dans les turbulences sociales. Les autorités écrasent souvent dans le sang ces revendications, ajoutant ainsi un nouveau désespoir au désespoir déjà existant. Nous l’avons vu dernièrement au Burkina Faso et au Cameroun : la révolte d’une jeunesse sans horizon d’espérance n’a eu en face d’elle que le système sécuritaire dressé pour restaurer l’ordre public « par tous les moyens nécessaires ». A mon sens, cette situation éclaire une autre structure fondamentale de l’esprit de nos sociétés face aux revendications des jeunes : l’art de donner de mauvaises réponses à des vraies questions de société.

L’art de donner de fausses réponses

Quand l’Etat répond à la violence de la jeunesse par la violence des armes et la cruauté de l’ordre public, il y a manifestement là fausse réponse à une vraie question. Lorsqu’on fait recours aux balles réelles quand les enfants affamés et désespérés cherchent violemment du pain, on se trompe manifestement de but et d’enjeu. C’est cela que beaucoup de gouvernements sont tentés de faire aujourd’hui en Afrique.

Une autre fausse réponse à laquelle nos pays ont de plus en plus recours, c’est de faire de la rue le vrai lieu de vie pour beaucoup de jeunes, de ne leur fournir comme père et mère que les espaces vides d’affectivité où ils sont « les enfants de personne », pour reprendre le titre d’un bel ouvrage d’un professeur de Kinshasa, Massiala ma Solo (2). Les phénomènes d’enfants de la rue (mendiants, pickpockets, petits et petites prostitué(e)s ou vendeurs à la sauvette), est en effet le symptôme d’une maladie profonde : la pathologie d’une civilisation qui détruit les valeurs de vie en acceptant que son espace devienne, pour certains enfants, un espace vide de normes, vide de repères, vide d’amour. Une telle société dresse des fauves qui ne pourront être que des forces de violence et de destruction. Comme l’a vu avec beaucoup de perspicacité le professeur Massiala ma Solo, « les enfants de personne » sont l’expression de la déchéance éthique et spirituelle de nos sociétés.

La déchéance éthique est celle des adultes, responsables politiques ou socio-économiques, qui assistent sans réagir, à la sous-humanisation de sa propre jeunesse, qui trouvent cette sous-humanisation normale et n’inventent aucune initiative de grande envergure pour donner à chaque enfant un père, une mère, des frères et des sœurs : une famille, en somme.

Quant à la déchéance spirituelle, elle est tout entière dans l’incapacité à fonder l’idée de la nation sur une transcendance qui impose des valeurs de solidarité à tous et à toutes, pour que la vie communautaire se développe sur des référentiels absolus qui soient un socle pour de s règles juridiques, des valeurs fondatrices et des normes ultimes partagées de manière à ce qu’aucun enfant ne soit « l’enfant de personne ».

Ce qui est troublant dans le phénomène des enfants de la rue en Afrique, c’est le fait que ce phénomène s’amplifie dans des sociétés où les religions semblent encore avoir une place centrale dans la vie, où les communautés de foi sont omniprésentes, où le discours religieux a un impact sur les consciences et où l’exubérance du religieux se solennise tous les jours avec de sublimes majestés. N’est-ce pas le signe qu’il y a, dans notre société, nécessité de mettre résolument l’éthique et la spiritualité, au service du développement de la jeunesse, dans des initiatives et des projets qui puissent faire de chaque enfant, de chaque jeune, un ferment de vie pour nos nations ? Un pays comme la République démocratique du Congo, où la réalité des « enfants de personne » et de la jeunesse abandonnée à elle-même se développe à une effarante vitesse, ne constitue-t-il pas un laboratoire utile d’où pourraient naître un projet de vie pour les jeunes rien qu’à partir de l’encadrement global des enfants de la rue sur la base des valeurs éthiques et spirituelles ?

Je fais référence au cas de la RDC parce qu’il me permet de mettre en lumière un autre type de mauvaise réponse face aux vraies question de la jeunesse africaine. Cette fausse réponse consiste à engager les jeunes dans les violences les plus destructrices, en présentant ces violences comme mode de vie et libération de l’être, aux noms d’idéaux manipulés et de slogans mystificateurs. Dans une débauche d’énergie meurtrière face à des ennemis qui sont pourtant des compatriotes avec qui on devait construire un destin de bonheur solidaire, on donne aux jeunes l’illusion qu’ils construisent un avenir alors qu’ils détruisent la branche sur laquelle leur société est assise. Au Liberia, en Sierra Leone, en Ouganda, en Côte d’Ivoire, dans toute la région des Grands Lacs comme au Soudan et dans la Corne de l’Afrique, nous avons vu surgir l’effrayant phénomène d’enfants soldats dressés pour tuer. Nous avons vu ces enfants détruire tous les repères de la moralité et casser les ressorts de tout lien d’humanité avec leurs familles, afin de mieux servir l’instinct de destruction et d’anéantissement proposé comme voie de salut par les « seigneurs de la guerre ». Quand des jeunes sont conduits à de telles extrémités par les adultes, au nom de l’ethnie, au nom de la conquête et de la conservation du pouvoir ou au nom d’une certaine idée que l’on se fait de l’autre homme comme simple vermine ou cancrelat à écraser, nous sommes dans une véritable maladie de civilisation, surtout quand cela se déroule dans des pays censés être pétris par la foi religieuse et par certaines valeurs ancestrales de base. Nos sociétés africaines connaissent aujourd’hui cette maladie de civilisation qui a atteint leurs fibres les plus profondes. Elles orientent les jeunes vers la violence destructrice et font ainsi fausse route devant les impératifs de l’avenir.

Pourquoi avons-nous foi dans les fausses réponses ?

Si nous voulons vraiment comprendre le drame de la jeunesse dans la société africaine actuelle, il est important que nous demandions pourquoi l’indifférence, l’immobilisme et l’impuissance d’une part, et d’autre part les fausses réponses à des vraies questions existentielles des jeunes s’imposent aux esprits et apparaissent comme des réponses normales alors qu’elles sont des pathologies profondes.

Mon hypothèse est celle-ci : le cadre dans lequel la vie des jeunes se déploie ne peut que fourvoyer la société et la jeunesse sur les impératifs du présent et les enjeux de l’avenir. Il ne peut que conduire les dirigeants et les forces vives de la société à lâcher la proie de la construction africaine pour l’ombre des illusions mortelles.

Première caractéristique : la destruction de notre imaginaire créateur

Tout peuple, toute nation, toute culture et toute civilisation vivent des images, des visions et des représentations qu’ils construisent d’eux-mêmes et qui leur servent de puissance de dynamisation de leurs énergies créatrices. A travers des récits qu’ils produisent, des liturgies sociales qu’ils organisent, des symboles de force qu’ils se donnent et des modèles de vie qu’ils se forgent à travers leurs personnalités les plus marquantes dont ils célèbrent la vigueur de manière constante, ils fertilisent leur conscience et mobilisent les esprits pour transformer la société. Plus l’image qu’une société se donne d’elle-même est positive et féconde, plus l’esprit des personnes et des groupes est créatif et construit une personnalité capable d’affronter les problèmes les plus cruciaux du présent et de l’avenir. Quand, par contre, la représentation qu’un peuple a de lui-même est négative et pathologique, on ne peut pas attendre de ce peuple qu’il se bâtisse une personnalité créatrice et qu’il se donne des énergies psychiques pour affronter les obstacles qui se dressent sur son chemin.

Aujourd’hui, les sociétés africaines ont développé une image tellement négative et des représentations tellement psychopathologiques d’elles-mêmes qu’il est difficile de trouver en elles des points d’appuis psychiques solides pour s’attaquer résolument au drame de la jeunesse. Je considère cette léthargie de l’imaginaire comme l’une des sources de notre accoutumance à l’immobilisme et aux fausses solutions face aux interrogations qui concernent la jeunesse. Cette jeunesse est tellement prise elle-même dans cette imaginaire du négatif qu’elle a presque partout des difficultés à s’imaginer elle-même comme le socle des solutions à ses problèmes et aux problèmes de nos pays.

La question cruciale qui se pose est celle de savoir ce qu’il y a à faire pour changer l’imaginaire de la société africaine, c’est-à-dire l’ensemble de représentations, de visions et d’images négatives que nous avons de nous-mêmes afin de produire un nouvel imaginaire créateur. C’est une question capitale et il faudra la considérer comme telle pour aborder avec vigueur et en profondeur le drame des jeunes dans la société africaine aujourd’hui.

Deuxième caractéristique : la destruction de nos capacités de penser

L’une des réalités qui frappent le plus les esprits qui réfléchissent sur l’Afrique aujourd’hui est ce que le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga et le juriste Maurice Kamto appellent l’absence de pensée. On peut entendre par là le manque, collectivement visible, des capacités à regarder avec lucidité les problèmes qui se posent, à les considérer avec attention dans toutes leurs dimensions, à en percevoir globalement les enjeux et à imaginer les solutions les plus réalistes et les plus pragmatiques compte tenu du contexte. Dans tous les champs de la vie et à toutes les échelles de nos sociétés, il est effarant de constater, prosaïquement parlant, que « les gens ne réfléchissent pas » ensemble pour agir ensemble. Une sorte de crise de l’intelligence sociale s’est installée et conduit beaucoup de personne à renoncer à chercher, ensemble, les réponses aux questions. Cette crise a pour résultat une mentalité pathologique : la conviction que les réponses sont ailleurs, qu’elles doivent venir d’ailleurs, de la part de ceux qui sont payés pour les donner. C’est l’essence même du fétichisme comme mentalité. C’est aussi la source d’un type d’esprit spécifique : l’esprit magique dont Fabien Eboussi Boulaga dit qu’il consiste à miser sur la chance, sur les relations, sur les positions octroyées, et jamais sur la force d’initiatives collectivement imaginées pour changer l’ordre de choses. Ainsi compris, fétichisme et magie promeuvent une sorte de sorcellerie sociale qu’il faut entendre ici comme l’inclination à ne chercher à sortir de la situation désastreuse que l’on vit que par les voies les plus maléfiques, celles qui se nourrissent de l’énergie vitale des autres.

Ces voies sont bien connues. Dans les plus hautes sphères de la société, elles ont pour nom politique du ventre, vol et détournements des biens publics, rentes de situation, alliances mafieuses, crimes économiques organisés, monopoles de postes juteux, confiscations des richesses, violences de nouveaux riches, gourmandises de bandes et volonté de se pérenniser au pouvoir dans l’impunité totale, pour ne jamais rendre compte de sa gestion de la « chose publique ». Dans les zones moyennes de la pyramide sociale, d’autres voies sont tracées dans la sorcellerie sociale : on parle de « feymania » au Cameroun pour désigner une culture du vol par des mécanismes criminels qui abusent de la confiance et de la crédulité des gens ; le Nigeria a développé une criminalité internationale où l’imagination n’a pas de limites pour monter les coups fourrés les plus rocambolesques et amasser des fortunes incommensurables ; les mafias de la prostitution et du commerce des organes humaines prennent un essor extraordinaire partout dans nos pays ; le trafic d’enfants à des fins d’exploitation sexuelle devient monnaie courante ; le petit et le grand banditisme s’installent presque partout. Le petit peuple est déjà aussi entré dans la danse macabre à travers un refus de considérer qu’il existe un espace du bien commun à respecter et un ordre social qui exigerait de chaque personne un comportement d’éthique publique dans une situation où la société est devenue soit une immense jungle, soit un vaste camp de concentration.

Sous diverses formes, on assiste ainsi au développement d’une mentalité de la corruption de l’être. A travers les multiples formes où l’argent sert à détruire tout ce qu’il y a de dignité et de grandeur dans l’âme humaine, la société perd le sens de ses fondations éthiques et spirituelles et se conforme à ses propres maux en renonçant à les penser en profondeur pour les vaincre et les annihiler. C’est sur ce fond d’accoutumance au mal que le drame de la jeunesse africaine se tisse et nous désespère tous.

J’insiste sur le fétichisme, la magie et la sorcellerie sociale comme signe de l’absence de pensée et symptôme d’un grave manque d’intelligence sociale créative. Il s’agit, en somme, des phénomènes qui montrent à quel point la jeunesse est victime d’un ordre global dont il faut mesurer toutes les dimensions afin de mieux percevoir les forces négatives, internes comme externes, qui ont fait de l’Afrique ce qu’elle est aujourd’hui. Il n’y a pas de solution possible au drame de notre jeunesse si une dynamique de pensée collective lucide ne se libère pas pour chercher résolument des remèdes à la crise même de l’intelligence et de la pensée dans nos pays.

Troisième caractéristique : l’effondrement de l’éducation

Ne nous leurrons pas : dans beaucoup de nos sociétés, le système éducatif s’est effondré dans son ensemble. Je parle de système éducatif pour éviter que l’on ne pense qu’à la crise de l’école en Afrique. Cette crise de l’école, tout le monde sait qu’elle est liée à la fois aux infrastructures matérielles désastreuses, à l’aliénation de nos esprits qui ont cessé de penser des solutions à partir de nous-mêmes, à la vénalité de nos mentalités, à la corruption de nos esprits et à l’absence de toute volonté politique de construire à nos enfants un avenir digne de grands enjeux du monde dans les années et les siècles qui viennent. Ce qu’il y a de plus grave, c’est la manière dont les autres instances éducatives de la société africaine démissionnent devant la crise de l’école. Face à l’effondrement des structures économiques de beaucoup de nos Etats, les familles frappées de plein fouet par une paupérisation exponentielle ont cessé d’être le lieu éducatif primordial. Débordées par les nouvelles possibilités sociales qu’offrent les nouvelles technologies de l’information, elles n’incarnent plus les valeurs d’avenir et se trouvent désemparées face à une jeunesse dont les repères n’ont plus rien à voir avec les lois sacrées des ancêtres et qui vit de plus en plus liée aux rythmes de la mondialisation et de nouveaux rêves qu’elle impulse. Même les communautés de foi ne semblent plus pouvoir imposer une éthique sociale et une spiritualité d’engagement dans la transformation sociale. Exubérantes et foisonnantes dans leur visibilité sociale, elles n’ont pourtant pas une grande profondeur dans l’orientation des mentalités et des esprits. Elles animent un puissant folklore religieux qui a du mal à forger une personnalité sociale globale grâce à une éducation à la fois intellectuelle, éthique et spirituelle solide. En d’autres termes, nous vivons une profonde désarticulation entre l’école, l’Etat, la famille et l’Eglise comme pouvoirs éducatif. Quand on sait que ces pouvoirs n’ont plus d’emprise sur la rue qui est devenue l’école pour beaucoup d’enfants, et sur les nouvelles technologies de l’information qui diffusent une culture qui lui est propre, on ne peut pas dire qu’il existe une quelconque cohérence dans la dynamique éducative de nos sociétés. En même temps, lorsqu’on voit à quel point la culture musicale, les dynamiques de nouvelles danses et les espaces ludiques qui structurent la vie des jeunes nagent dans un délire collectif qui n’augure rien d’humainement consistant, on peut, à beaucoup d’égards, se sentir troublé et impuissant face à l’avenir.

Quatrième caractéristique : la flagrante insuffisance de nouveaux lieux d’espoir

Que l’on s’en aperçoive ou pas, les transformations profondes des sociétés obéissent souvent aux effets de contagion. Quand un pays dispose d’un grand nombre des lieux de transformation sociale où s’engagent les énergies les plus inventives de ses forces vives, il crée une vraie toile d’émulation qui permet aux personnes, aux groupes, aux organisations et aux mouvements d’imaginer de nouvelles perspectives et d’innover dans l’action. Plus il y a de lieux d’invention, de dynamisme innovant et de création d’avenir dans un pays et dans tous les domaines, mieux ce pays a de chances certaines de créer des richesses en mobilisant les énergies de la jeunesse dans le sens du développement.

Dans nos nations d’Afrique intertropicale, nous souffrons d’une vraie carence des lieux d’action et d’un réel manque d’espace vitaux dont la créativité, dans tous les domaines essentiels de la vie, puisse servir de modèle et de levier pour le changement dans la société.

Dans un domaine aussi fondamental que celui de l’économie de la connaissance, des dynamiques de la recherche scientifique et de la formation des cadres de haut niveau qui puissent garantir à nos populations un grand avenir dans le concert des nations, nous ne disposons d’aucun espace à la hauteur des enjeux. Signe de cette carence : aucune de nos universités d’Afrique intertropicale ne se trouve dans le classement de cinq cents meilleures institutions de formation supérieure du monde.

Je n’ai pas en esprit de vrais lieux africains qui se consacrent au développement en se situant au plan d’innovations techniques, sociales et géostratégiques pour faire de notre continent un géant de la planète.

Je ne connais pas une initiative africaine localisée dans nos pays, dont l’ambition serait de résoudre à grande échelle le problème de l’emploi des jeunes, à partir d’une vision théorique et d’une dynamique des pratiques sociales conçues par nous, discutées entre nous et fécondées par nos idées dans une perspective réellement mondiale.

Je peine à découvrir dans nos sociétés des réseaux de recherche et d’action géostratégiques, à l’échelle des Etats comme au plan des organisations civiles, qui ne soient pas plombés par des conflits d’intérêts et fragilisés par des divisions constantes face aux problèmes de notre aujourd’hui et de notre futur.

Je sais que j’exagère et qu’il est possible d’identifier quelques lieux d’espoir où une nouvelle Afrique se construit. Je veux tout simplement dire que la situation de ces gouttes d’eau pure ne change énormément pas la pollution de notre océan vital. Je veux surtout dire que dans le contexte où les générations montantes ont pratiquement tout à inventer pour bâtir l’Afrique nouvelle, le peu de lieux d’invention qu’on peut identifier par-ci par-là ne donnent pas encore des réponses à la mesure des enjeux.

Ni en politique, ni dans la champ économique, ni dans la créativité culturelle et artistique, ni dans l’inventivité religieuse, je ne pense pas que l’énergie africaine ait produit, dans une perspective réellement mondiale, une vaste ambition de changer le monde. Dans aucun de ces domaines, je n’ai pas le sentiment que nous avons rêvé grand, que nous avons déployé une vaste imagination dans un projet capable de montrer à notre jeunesse, par elle, avec elle et en elle, que l’Afrique peut changer le monde.

Même dans l’infiniment petit des projets à petite échelle qui concerne la transformation de nos terroirs locaux, les résultats sont trop minimes pour être réellement significatifs et galvaniser l’énergie de nouvelles générations dans la construction de l’avenir.

Si l’Afrique veut affronter le drame des jeunes en son sein avec quelques chances de proposer des solutions vraies, il faudra veiller à la construction de nouveaux lieux d’espoir dans tous les domaines décisifs pour notre espoir.

Cinquième caractéristique : la culture du non-sens

J’entends par culture du non-sens l’état mental d’une société qui fonctionne dans des contradictions telles qu’elle ne sait pas où elle veut aller ni ce qu’elle doit faire pour que les atouts dont elle dispose l’aident à résoudre les problèmes les plus cruciaux auxquels elle fait face.

C’est un non-sens que des pays aussi dotés de puissants atouts naturels que les pays d’Afrique centrale soient parmi les plus pauvres du monde, alors qu’ils ont en leur sein d’énergiques ressources humaines de la jeunesse dans une situation où tout est à faire.

C’est un non-sens que d’immenses richesses soient dilapidées dans la corruption, dans la politique du ventre, dans des choix économiques chaotiques et dans l’utilisation irresponsable des biens communautaires au sein des pays où un peu d’organisation et de rationalisation donnerait à la jeunesse de gigantesques possibilités de créativité.

C’est un non-sens de se blinder dans des politiques de dictature là où la confiance à la démocratie à tous les niveaux libérerait d’extraordinaires énergies pour l’engagement local, national, régional et continental de transformation sociale.

C’est un non-sens que des peuples dont la philosophie séculaire est celle de la concorde et de l’harmonie deviennent aujourd’hui des terres de violence, de guerres sans fin et de destruction permanente et massive des vies humaines, dans un contexte où des millions de jeunes ont besoin d’être mis au service de la construction de leur avenir.

C’est un non-sens de voir triompher des religiosités d’enthousiasme pathologique là où l’on a besoin d’un Dieu qui nourrisse les puissances de la raison, de l’organisation, de la créativité et de la responsabilité.

On ne peut pas espérer que la jeunesse deviendra responsable et créatif si rien ne lui est proposé en termes de construction du sens. C’est-à-dire en termes de passion, d’ambition et de possibilités vitales de se doter d’une destinée qui soit au service d’un grand dessein d’humanité : celui de la construction d’une nouvelle société libérée de toutes les pesanteurs qui cassent l’Afrique dans ses ressorts créateurs. (A suivre)

Les révolutions nécessaires

Si nous sommes attentifs à la manière dont je viens de décrire la société africaine dans les structures pathologiques de son être aujourd’hui, il devrait être clair que les transformations profondes dans lesquelles les générations montantes devraient être engagées sont de véritables révolutions à lancer.

Je pense en premier lieu à la révolution de l’imaginaire : celle qui proposerait à la jeunesse une vision, une image, une représentation et des rêves pour rompre avec l’Afrique du négatif et imaginer l’Afrique réellement créative.

Je pense ensuite à la révolution de l’éducation : celle qui fournirait au nouvel imaginaire des énergies et des stratégies concrètes d’engagement à la transformation sociale et à un nouveau projet d’humanité.

Je pense également à la révolution de nouveaux lieux d’espoirs : celle qui doterait nos pays d’une toile d’expériences de réussite à partir desquelles nous construirons l’avenir.

Je pense en même temps à la révolution de l’engagement politique : elle consiste à donner priorité aux actions du changement à l’échelle des terroirs locaux pour ne pas laisser phagocyter tout l’ordre social par les hautes sphères des pouvoirs centralités ou par les seigneurs des « Etats manqués » (l’expressions est de Noam Chomsky) qui forment l’espace politique africain aujourd’hui.

Je pense enfin à la révolution du sens : celle qui ouvrira à l’Afrique nouvelle l’horizon ultime des valeurs, des normes et des repères sur lesquels pourra être fondée la force d’une civilisation de la solidarité et du bonheur dont les jeunes devront être le moteur(3).

Un cadre pour ces révolutions

J’ai volontairement présenté le diagnostic le plus sombre sur la situation des jeunes en Afrique. Il s’agissait, de ramasser, en une vision d’ensemble suffisamment claire, tout ce que les analystes ont présenté de sombre et de désespérant sur les conditions de vie auxquelles les générations montantes sont soumises. Je l’ai fait parce que je suis convaincu que c’est dans la mesure où l’on aperçoit clairement le fond du gouffre que l’on peut mieux comprendre à partir d’où il est possible d’imaginer les révolutions indispensables qui devraient être entreprises pour changer radicalement la réalité.

A partir d’où faut-il penser la transformation du drame de la jeunesse africaine pour construire une nouvelle société ? A mon sens, c’est à la tâche d’identification des points de lumière non souvent aperçus par les analystes qu’il faut s’atteler pour tracer un nouveau cadre de compréhension des exigences à promouvoir en vue de changer l’Afrique et de lancer de nouveaux processus de mutations irréversibles avec les jeunes comme « fer de lance » de leur avenir, pour reprendre l’expression à la mode au Cameroun.

J’ai personnellement identifié une série des points de lumière que je considère comme des ancrages pour les révolutions indispensables aujourd’hui.

Je suis avant tout sensible à l’infime partie de l’Afrique qui rêve d’une nouvelle destinée. Par une petite musique et des bruissements sensibles chez certains créateurs (les poètes, les romanciers, les musiciens engagés, les penseurs, les activistes des droits humains et les bâtisseurs de nouveaux récits sur la grandeur du continent), un nouveau discours de l’Afrique sur l’Afrique est en train de prendre corps. Un roman comme Les Etats-Unis d’Afrique du Djiboutien Abdouramane Wabéri, qui décrit une Afrique gagnante, fascinante et magnifique dans le concert mondial des nations, représente un symbole de nouvelles voies qui s’ouvrent. On n’entend pas souvent ces forces d’espoir et on les considère comme œuvre d’optimistes béats et d’utopistes niais. Je sais moi, pour avoir animé des sessions de formation pour les jeunes dans les communautés de foi dans beaucoup de nos pays, que ce discours a un écho de plus en plus fécond dans l’imagination des jeunes africains. Chaque fois que je parle de grands prophètes noirs, de grands poètes africains, de grands musiciens de nos terroirs et de grandes voix artistiques pour la renaissance africaine aujourd’hui, je sens toujours émerger du fond de nos jeunes un vaste désir d’une nouvelle Afrique. Nous avons là une terre fertile dans laquelle devront être semées la passion d’une nouvelle société et l’ambition d’un autre destin.

Je suis également sensible à l’Afrique qui pense, à la voix des Africains et des Africaines qui on fait de la réflexion leur pain quotidien. Je sais qu’il existe aujourd’hui une pensée africaine anti-pessimiste, elle se fonde sur nos racines historiques les plus profondes et fait appel à des référentiels éthiques et spirituels de nos terroirs vitaux pour montrer que notre continent est non seulement le berceau de l’humanité, mais la mère des civilisations et la matrice des cultures. Cette Afrique a conscience d’une responsabilité à laquelle je trouve que les jeunes sont extrêmement sensibles chaque fois qu’il m’a été donné, dans les conférences publiques comme dans l’animation socio-culturelle, de partager avec eux une certaine idée de l’Afrique fascinante et belle. Dans leur attention jubilante émerge une force d’action qu’il s’agit de mobiliser maintenant pour changer le présent et construire l’avenir.

Je suis en même temps sensible à l’Afrique qui crée, celle qui, de mon point de vue n’est ni connue ni valorisée. Dans la morosité générale due à notre accoutumance à la crise, nous avons perdu le sens de dire aux jeunes les grandes contributions de notre continent, actuellement même, à l’économie des connaissances et à la création des savoirs. Rares sont les Africains qui connaissent le rôle des savants africains de notre diaspora dans la construction des savoirs. Rares sont les Africains sensibles aux avancées, même petites, et aux découvertes, même limitées, des Africains travaillant en Afrique dans divers domaines des connaissances. Chaque fois qu’il m’est arrivé de parler de ces Africains à nos jeunes,la lumière qui étincelle dans leur regard m’a toujours fait comprendre que la conscience, l’esprit et l’imagination des générations montantes sont notre plus bel espoir de changer l’Afrique.

Plus fortement encore, je suis sensible à l’Afrique qui résiste et qui se révolte. C’est l’Afrique d’une jeunesse en fureur, qui conteste et refuse l’ordre établi pour affirmer constamment sa foi en l’avenir. Quand, face à la violence des pouvoirs dictatoriaux et à la répression permanente élevée en mode de gouvernement, des jeunes trouvent encore en eux l’énergie pour protester, pour crier, pour vociférer et pour casser les symboles des puissances du désordre social et de la mort, leur acte a quelque chose de la violence créatrice dont il faut entendre le message. Il s’inscrit dans l’ensemble des combats d’une certaine société civile qui lutte pour les droits humains, qui refuse l’anéantissement de l’humain et qui veut construire une société du bonheur. Il s’inscrit aussi dans les mouvements de revendications des groupes altermondialistes engagés dans la contestation de l’ordre mondial actuel au nom d’un autre monde possible, celui où les valeurs d’humanité pourront prendre la place de l’argent-roi et du profit divinisé.

Comment ne pas dire ici que je suis ardemment sensible à l’Afrique qui chante et qui danse. Cette Afrique exalte une joie de vivre et une énergie d’espérance que nous avons tort de ne pas considérer comme un atout pour la construction de l’Avenir. Certains messages politiques et sociaux que libèrent certains rythmes et certaines voix parmi les plus fortes du continent sont pour moi des leviers pour un autre monde. J’y sens une poussée de germination qui ouvre de nouveaux horizons.

Enfin, je suis sensible à l’Afrique qui prie de manière créative. Je pense non pas aux Africains et aux Africaines envoûtés par les délires mystificateurs d’un certain spiritualisme d’ivresse et d’imbécillisation, mais à toutes les personnes qui savent que la communion avec Dieu et l’ouverture à son souffle, c’est pour changer le monde. Le jour où ces forces créatives arriveront à prendre le pas sur le dévoiement spiritiste qui se répand partout dans notre jeunesse comme une dynamique canabistique et marijuanesque, une nouvelle espérance verra jour et constituera un point de départ pour construire un autre destin pour l’Afrique.

Avec les forces nouvelles de cette Afrique qui prie, qui chante, qui danse, qui se révolte, qui pense, qui crée et qui rêve, nous disposons d’un cadre nouveau à partir duquel la quintuple révolution que je propose pourra être vigoureusement lancée comme dynamique pour juguler le drame de la jeunesse africaine. L’enjeu aujourd’hui, c’est d’organiser ces forces et ces énergies de telle manière que soit proposée aux jeunes un autre destin que celui de l’Afrique qu’ils exècrent.

La révolution de l’imaginaire

J’entends par révolution de l’imaginaire la rupture radicale à instaurer dans l’image, dans la vision et dans la représentation que l’Afrique a d’elle-même et de son destin. C’est une révolution qui consiste à bâtir l’Afrique de l’espoir contre l’Afrique du désespoir, à construire l’Afrique de la vie contre l’Afrique de la mort, à forger une personnalité africaine de la créativité contre la personnalité africaine de la destruction. Aujourd’hui, ce travail de mutation de l’imaginaire est l’une des tâches majeures par laquelle les jeunes pourront être intégrées dans la construction d’une nouvelle société. Il est donc urgent que toutes les forces qui rêvent, qui pensent, qui créent, qui se révoltent, qui chantent, qui dansent, qui créent et qui prient au sein de nos sociétés deviennent des moteurs d’un autre imaginaire, à travers un travail culturel de fond pour donner du souffle aux utopies qui embrasent la jeunesse de nos pays. Vous comprenez que la construction d’un nouveau discours sur l’Afrique, d’un nouveau récit sur notre passé, notre présent et notre avenir est d’une importance capital. C’est là que réside la force d’une parole nouvelle avec laquelle des liens nouveaux devront se bâtir entre les jeunes et tous les adultes qui ont pris conscience du drame des générations montantes. J’ai acquis cette conviction tout au long du travail d’animateur théologique au sein d’une organisation non gouvernementale chrétienne : le Cercle International pour la Promotion de la Création (CIPCRE). A travers l’expérience de campagne de mobilisation des forces sociales sur les problèmes de la société africaine, j’ai rencontré des jeunes qui ont vite compris que notre maladie était celle de l’imaginaire. Une prise de conscience s’est souvent déclenchée chez beaucoup d’entre eux dont le destin s’est scellé à travers des choix nouveaux pour participer à la construction de l’Afrique de l’espoir. Je n’oublierai jamais le regard d’un jeune élève d’un collège protestant qui décida, au cours d’une de nos campagnes, de consacrer sa vie à l’action politique pour faire autrement l’Afrique. Je n’oublierai jamais non plus le débat autour de la prière créative avec les étudiants d’une aumônerie protestante, débat qui déboucha sur la création d’un Groupe de réflexion et d’action pour la reconstruction de l’Afrique (Graaf). Rien que par la conscientisation sur l’orientation de l’imaginaire social, l’expérience comme des Campagnes du CIPCRE montre à quel point l’imaginaire est un moteur indispensable à la transformation d’une société. Je ne cesserai jamais de promouvoir l’idée de la révolution de l’imaginaire comme base d’une conscience créative capable de changer le monde.

La révolution de l’éducation

Depuis que j’occupe la chaire de philosophie de l’éducation à l’Institut supérieur de Pédagogie pour société en Mutation (IPSOM, Bandjoun, Cameroun), j’ai compris à quel point l’avenir de nos pays dépend de la révolution fondamentale à accomplir dans le domaine de l’éducation. Sur la base des analyses des blocages multiples dont souffre l’école et de son manque d’insertion réelle dans les réalités de la vie, il m’a semblé que les orientations que nous avons dégagées dans cette institution de formation supérieure constituent la base des transformations radicales à engager partout aujourd’hui.

Ces orientations sont les suivantes : - de la maternelle à l’université, la philosophie globale de l’éducation devrait se fonder aujourd’hui sur la conscience la plus aiguë des problèmes auxquels notre continent est confronté et sur la construction d’une personnalité individuelle et collective capable de donner des réponses fécondes à ces problèmes ; - l’économie des savoirs et le développement des connaissances sont appelés à s’articuler sur la capacité de l’esprit à problématiser les réalités et à travailler sur des questions selon des multiples orientations de réponse, cela contre la tentation d’une pédagogie pyramidale fondée sur la recherche d’une réponse unique aux questions qui se posent ; - cette vision de l’école comme lieu de confrontation avec les problèmes dans la recherche des réponses multiples devrait conduire à l’apprentissage de la démocratie comme espace de coopération, d’échanges et d’action concertée : un espace co-responsabilité dynamique et active. - une telle coresponsabilité devrait souder les esprits et les conduire à s’intégrer dans l’espace global de la société où, dans la famille comme au cœur de l’Etat, dans la vie associative comme dans les organisations éthiques et religieuses, les forces vives interagissent et posent sur pied des réseaux d’action créatifs.

Il s’agit en fait de mettre l’école à l’écoute de la société et d’ouvrir la société à toutes les dynamiques créatives de l’école afin que des transformations en profondeur soient engagées en fonction des idéaux qu’un imaginaire de la construction de l’Afrique nouvelle devrait nourrir avec l’économie de la connaissance et la promotion de nouveaux savoirs.

La révolution de l’espoir

Les révolutions de l’imaginaire et de l’éducation telles que je les esquisse dépendent essentiellement de la capacité de nos sociétés à créer en leur sein de nouveaux lieux d’espoir.

J’ai fait allusion à deux lieux où je suis engagé moi-même. Je pourrais en citer d’autres où, dans la recherche scientifique, dans la dynamique organisationnelle, dans l’action politique, dans l’imagination économique et dans l’efflorescence de la culture et de la spiritualité, un dynamisme de fond est en train de prendre forme. C’est ce dynamisme qu’il s’agit de transformer en une révolution radicale de notre société.

De tels lieux sont appelés à devenir des grands espaces de production d’initiatives qui doivent réussir et devenir des modèles pour une Afrique qui réussit et qui rayonne. On ne peut redonner confiance à nos jeunes si n’existent pas, à leur intention et pour leur souffle créateur, des aires de confiance dans l’action et des espaces d’engagements vigoureux pour la transformation sociale. Il faut créer beaucoup de ces lieux. Il faut en multiplier les effets d’impact sur les réalités, développer l’esprit de créativité, fertiliser les capacités d’imagination pour des emplois nouveaux et pour des occupations fructueuses créatrices de richesses dans la cadre d’une politique globale de l’Etat ou dans celui d’une organisation de véritables réseaux du dynamisme de ce que l’on appelle actuellement l’économie de l’informelle.

La révolution du politique

Tout ce travail devra conduire à une nouvelle manière de penser et de vivre l’engagement politique. Celui-ci, au lieu d’être orienté, comme aujourd’hui, à partir des hautes sphères du pouvoir et de son agitation politico-politicienne centrée sur les partis nationaux destinés à soutenir les chefs d’Etat et leur système, devrait désormais être la politique locale. La politique de transformation des terroirs locaux. La politique d’initiatives de proximité qui réorientent tout ce qui concerne la mobilisation des citoyens vers des problèmes citoyens : ceux de la lutte de tous les jours contre la misère, pour les droits à la vie et au bonheur, pour la liberté localement vécu et pour une démocratie enracinée le plus près possible des préoccupations des hommes et des femmes décidés à changer eux-mêmes leur destinée. Une jeunesse organisée et mobilisée dans cette perspective aura une autre perception des transformations à impulser et des dynamiques locales à lancer pour que la politique devienne, profondément, l’art de changer les réalités en vue d’une nouvelle société africaine.

La révolution du sens

Il faut entendre par révolution du sens la manière dont l’esprit se situe par rapport aux valeurs absolues et aux fins ultimes de l’existence humaine. Dans un monde qui nous habitue à ne voir que le profit sur le court terme et qui condamne les jeunes à ne considérer leur existence qu’à partir des repères d’une réussite matérielle de plus en plus viciée par les forces du négatif et la dictature du mal sous toutes ses formes, il est urgent de recourir à la force des principes qui fondent et ouvrent la vie sur le socle de ce qui fait de l’humain une référence essentielle, incontournable, fondée sur la transcendance de certaines réalités sans lesquelles la vie perd de substance, de valeur, de direction et de signification. Parmi ces réalités, la question de l’orientation ultime de la vie humaine reste une question de fond, une interrogation où la destinée humaine se confronte à la plus intense de sa préoccupation : le souci de la vie spirituelle, l’ouverture à Dieu comme réalité ultime, la communion avec la vérité divine qu’héritage des sagesses, des religions et des quêtes absolues sans lesquelles les générations montantes ne pourront jamais savoir ce qu’être humain veut dire ni construire une vision d’eux-mêmes au-delà des étroitesses de vue auxquelles notre monde d’aujourd’hui les habitue. Plus clairement dit : sans la question du sens, sans la question des valeurs ultimes, sans une re-visitation profonde des grandes traditions éthiques et spirituelles, sans l’horizon d’une volonté de comprendre l’énigme de la mort et de s’ouvrir aux questions qu’elle pose, les jeunes n’auront du monde qu’une perception tronquée, futile, vaine et dérisoire. Ce n’est pas avec une telle vision qu’ils pourront construire la grande Afrique des rêves qu’ils portent et des ambitions qu’ils caressent.

Conclusion

Par quoi faut-il conclure cette réflexion ? Par une conviction fondamentale qui embrase mon esprit dans une confiance ardente en toutes les orientations que je viens de tracer tout au long de ma réflexion.

Tous les jours, je sens que ces orientations s’ouvrent partout et qu’elles annoncent de nouveaux horizons. Je suis convaincu qu’elles détermineront désormais l’avenir de l’Afrique. Il faudra donc que les actions du travail des mouvements sociaux qui veulent changer l’Afrique s’ancrent dans leurs exigences et dans leurs promesses. Il ne s’agit pas là d’une promesse ou d’un vœu, mais d’un devoir, d’une exigence qui donne globalement un sens au destin du continent africain dans un monde en transformation. Kä Mana

Professeur à l’Institut supérieur de pédagogie pour sociétés en mutation (IPSOM, Bandjoun, Cameroun)

 

 

Notes

(1) Le présent texte a été présenté comme conférence d’introduction à l’atelier régional francophone de réflexion organisé du 24 au 30 mars 2OO8 par le Service des Eglises Evangéliques en Allemagne pour le Développement (EED) avec ses partenaires africains à Limbé (Cameroun), sur le thème : « La jeunesse africaine dans un monde en transformation ». Je le publie avec l’aimable autorisation des animateurs de la rencontre de Limbé : Flaubert Djateng, de l’organisation Zenü Networt (Bafoussam, Cameroun), et Christiane Kayser, de Pôle Institut (Bukavu, RDC).

(2) Cet excellent livre a été publié dans le cadre des activités du Centre Congolais de l’Enfant et de la Famille (CCEF), une organisation qui a fait de la protection et de l’éducation des enfants de la rue son cheval de bataille.

(3) Pour avoir une plus ample idée de ces révolutions, je vous renvoie à trois de mes ouvrages : L’Afrique va-t-elle mourir ? (Paris, Karthala, 1993), La Mission de l’Eglise africaine (Yaoundé, CIPCRE, 2005), L’Afrique de la mondialisation (Ottawa, Malaïka, 2008).

Clovis KOAGNE
Militant leader associatif
Fondateur coordinateur général,

Page d'Accueil

 

Tout Droit Réservé au MCR-Libye