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Quatre ans après l’assassinat de l’ancien
Premier ministre libanais Rafic Hariri,
l’enquête internationale n’a toujours pas abouti
et donne lieu à de nouvelles manipulations
politiques. Loin de la rigueur qui sied à une
procédure judiciaire, un article du Spiegel
ouvre un nouvel épisode du feuilleton :
puisqu’il a fallu renoncer à accuser la Syrie,
faute de preuves, les enquêteurs proches des
États-Unis et d’Israël désignent maintenant
l’Iran. Ce rebondissement intervient comme un
contre-feu, après qu’un journaliste états-unien
s’exprimant sur Russia Today, ait accusé Dick
Cheney d’avoir commandité le crime.
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24 mai 2009
Depuis
Beyrouth (Liban)
 Selon
l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, les
investigations du Tribunal spécial pour la Liban
se dirigent désormais vers une mise en cause du
Hezbollah dans l’assassinat de l’ancien Premier
ministre libanais Rafic Hariri. La nouvelle a
immédiatement été reprise par les agences de
presse occidentales tandis que le ministre des
Affaires étrangères israélien, Avigdor
Lieberman, a demandé le lancement d’un mandat
d’arrêt international ou l’interpellation par la
force du secrétaire général du Hezbollah, Hassan
Nasrallah.
Le 14 février
2005, le convoi de Rafic Hariri est attaqué à
Beyrouth. A ce jour, les enquêteurs ne sont pas
en mesure d’expliquer les dégâts commis qu’une
explosion classique ne saurait provoquer.
Cette agitation
intervient alors que, sur la chaîne de
télévision publique Russia Today, le journaliste
états-unien Wayne Madsen avait affirmé, deux
semaines plutôt, que l’assassinat de Rafic
Hariri avait été commandité par le
vice-président des États-Unis de l’époque, Dick
Cheney ; une nouvelle qui avait été ignorée par
les agences de presse occidentales et le
gouvernement israélien, mais qui avait semé le
trouble au Proche-Orient dans son ensemble et au
Liban en particulier [1].
Ces deux
accusations ne sont pas seulement
contradictoires entre elles, elles contredisent
aussi les données de l’enquête officielle selon
lesquelles treize terroristes islamistes
sunnites, actuellement incarcérés au Liban, ont
avoué leur participation à l’attentat.
Survenant en
pleine campagne électorale, ces imputations
n’auront pas le temps d’être sereinement
débattues avant le scrutin du 7 juin.
Le positionnement
du Spiegel
L’article
qui a mis le feu aux poudres en Occident sera
publié dans la prochaine livraison du Spiegel.
Cependant, il est déjà disponible sur le site
internet du magazine,
mais en version anglaise [2]. Ce choix éditorial
montre que, bien que publié à Hambourg,
l’article est moins destiné aux lecteurs
allemands qu’à l’opinion publique
internationale, voire aux Libanais.
L’auteur de
l’article, Erich Follath, est un journaliste
réputé qui écrit depuis trente ans sur les
sujets de politique internationale les plus
divers. Il s’est fait connaître, en 1985, en
publiant un livre documenté de l’intérieur sur
les services secrets israéliens, L’Œil de David
[3]. Il est ajourd’hui membre de l’Atlantische
Initiative, un groupe de pression en faveur de
l’OTAN. Il ne cache pas son antipathie pour le
Hezbollah, qu’il ne considère pas comme un
mouvement de résistance, mais comme un « État
dans l’État » et qu’il rend responsable des
attentats survenus en 2002 et 2004 en Amérique
latine [4].
Le Spiegel est un
hebdomadaire créé en 1947, après la chute du
IIIe Reich, par l’autorité d’occupation
anglaise. Celle-ci en confia la direction au
journaliste Rudolf Augstein. À la mort de
celui-ci, en 2002, le capital a été réorganisé.
Le journal appartient désormais pour un quart à
la famille Augstein, pour moitié aux rédacteurs,
et pour le quart restant au groupe Bertelsmann.
Ce dernier est étroitement lié à l’OTAN pour le
compte de laquelle il organise à Munich la
conférence annuelle sur la sécurité [5].
Tout au long de
son histoire, le Spiegel s’est distingué par une
série de scoops qui ont profondément influé sur
la vie politique allemande en détruisant bien
des carrières. Généralement très bien informés,
ses articles servaient toujours les intérêts
anglo-américains. À droite, Franz Josef Strauß
l’appelait « la Gestapo d’aujourd’hui », tandis
qu’à gauche, le chancelier Willy Brandt le
qualifia de « feuille de merde ».
En 2002, c’est le
Spiegel qui avait été chargé de démontrer la
fausseté de mon enquête sur le 11-Septembre.
L’hebdomadaire avait envoyé pendant six mois une
équipe contre-enquêter aux États-Unis. Elle
était rentrée bredouille, les autorités US
persistant à interdire aux journalistes l’accès
aux sites des attentats et tout contact avec les
fonctionnaires concernés. Le magazine n’en avait
pas moins publié un dossier spécial pour
exprimer son opposition idéologique à mes
conclusions, faute de pouvoir leur opposer des
contre-arguments [6].
Plus récemment,
en 2008, la direction du journal a censuré un
reportage de l’un de ses plus célèbres
photographes, Pavel Kassim. Il avait eu le tort
de prendre des clichés des crimes et des
destructions commises par l’armée géorgienne,
encadrée par des officiers israéliens, en
Ossétie du Sud. Le Spiegel entendait expliquer à
ses lecteurs la vulgate atlantiste selon
laquelle les Géorgiens étaient d’innocentes
victimes de l’Ours russe.
Les révélations
du Spiegel
Ceci étant posé,
que nous apprend l’article d’Erich Follah ?
Selon le journaliste, le Tribunal spécial pour
le Liban dispose depuis un mois d’informations
nouvelles mais se retient de les divulguer pour
ne pas politiser l’affaire en interférant dans
la campagne électorale législative libanaise.
Toutefois, un ou des membres de ce tribunal lui
ont donné accès à des documents internes
couverts par le secret de l’instruction. Et le
journaliste d’ajouter que, a contrario, la
publication de son article sera dommageable pour
le Hezbollah et lui fera peut-être perdre les
élections.
Si le Spiegel a
légitiment choisi son camp, il est déplorable
que cela lui fasse rendre compte de l’enquête du
Tribunal spécial sans le moindre esprit
critique. La fuite organisée de l’intérieur du
Tribunal pose, quant à elle, une grave question
sur l’impartialité de cette juridiction.
On se souvient
que, au moyen de logiciels sophistiqués, les
enquêteurs libanais, assistés par la Commission
d’enquête de l’ONU, avaient passé au peigne fin
les 94 millions de communications téléphoniques
ayant eu lieu dans la période de l’attentat à
Beyrouth. Ils avaient constaté que plusieurs
numéros prépayés avaient été activés ce jour-là,
qu’ils avaient émis des appels les uns vers les
autres sur le parcours du convoi du président
Hariri, puis n’avaient plus été utilisés, sauf
pour quelques appels « sortants » [7]. Juste
après avoir commis leur crime, les conspirateurs
avaient tenté de joindre directement ou
indirectement quatre généraux libanais,
qualifiés en langage médiatique occidental de «
pro-Syriens ». Sur la base de cette présomption,
le chef de la Commission de l’ONU, Detlev Mehlis,
avait fait arrêter les quatre généraux le 30
août 2005 et mis en cause la Syrie. Mais ces
appels sortants ne prouvant rien du tout, sinon
que les conspirateurs souhaitaient désigner aux
enquêteurs ces quatre généraux, les suspects ont
été libérés par le Tribunal après trois ans et
demi de détention préventive [8]. La Commission
des Droits de l’homme de l’ONU avait qualifié
cette incarcération demandée par les enquêteurs
de l’ONU « d’arbitraire » [9].
Le Tribunal
aurait découvert qu’un autre appel sortant a été
donné depuis un des téléphones mobiles des
conspirateurs. Il conduit vers une jeune femme
qui s’avère être la compagne d’Abd al-Majid
Ghamlush, un résistant du réseau du Hezbollah,
ayant reçu une formation militaire en Iran. Au
sein de la Résistance, cet individu serait placé
sous les ordres d’Hajj Salim, lequel dirigerait
une cellule obéissant aux seuls ordres d’Hassan
Nasrallah. Salim serait donc le cerveau du
complot et le secrétaire général du Hezbollah en
serait le commanditaire.
Le problème est
que, si cette méthode d’investigation a été
jugée erronée dans le cas des quatre généraux,
on ne voit pas pourquoi elle serait soudain
devenue correcte pour mettre en cause le
Hezbollah. Peu importe : puisque la piste
syrienne est morte, voici venir la piste
iranienne. Erich Follath précise en effet que si
le Hezbollah n’avait pas de mobile clair pour
tuer le président Hariri, ses soutiens en Iran
pouvaient en avoir. Bref, veuillez cocher la
case suivante dans la liste « Axe du Mal ».
Un Tribunal tout
aussi spécial que la Commission
La Commission
d’enquête de l’ONU avait sombré dans le ridicule
avec la Justice-spectacle de son premier
président, l’Allemand Detlev Mehlis, dont même
le Spiegel pense le plus grand mal [10]. Elle
s’était fourvoyée en recourant à de faux témoins
bientôt démasqués. Elle avait progressivement
retrouvé en crédibilité avec le Belge Serge
Brammertz, puis avec le Canadien Daniel
Bellemare. Ce dernier ayant été nommé président
du Tribunal spécial, l’on pouvait espérer que
cette juridiction ferait preuve du sérieux qui
avait manqué à la Commission à ses débuts.
Seulement voilà,
le Tribunal dispose de ses propres enquêteurs et
ceux-ci ont été choisis sur recommandation de
Detlev Mehlis. M. Mehlis est un ancien procureur
qui a fait sa carrière en Allemagne de l’Ouest à
l’ombre de la CIA avant de travailler à
Washington pour le WINEP, un think tank
satellite de l’American Israel Public Affairs
Committee (AIPAC) [11]. M. Mehlis, de
nationalité allemande, mais éligible à la
nationalité israélienne, s’entoura à Beyrouth
d’une équipe majoritairement composée
d’Allemands et d’Israéliens. Le nouveau chef des
enquêteurs est l’Australien Nick Khaldas. En
réalité un Égyptien naturalisé australien,
également éligible à la nationalité israélienne
[12]. Ainsi, le même groupe de pression reste
aux manettes, il emploie les mêmes méthodes, et
poursuit les mêmes objectifs bien éloignés de la
recherche de la vérité : mettre en accusation
ceux qui s’opposent aux États-Unis et à Israël
au Proche-Orient.
Au demeurant, le
problème ne se limite pas aux élucubrations de
M. Mehlis et de ses amis, il concerne le
Tribunal spécial, ses fuites organisées dans la
presse et son absence de volonté de poursuivre
les pistes dont il dispose.
Durant les trois
années où Detlev Mehlis et ses relais dans la
presse atlantiste ont crié haro sur la Syrie et
ont dénigré les juges Brammertz et Bellemare,
ils ont produit un témoin miracle venu
corroborer les soupçons, Mohammed Al-Siddiq. Ce
personnage trouble s’est finalement rétracté
après que l’on ait mis en évidence des
invraisemblances dans ses propos. Il a trouvé
refuge en France et devait être entendu par le
Tribunal afin de comprendre qui avait voulu
manipuler la Justice. Or, ce témoin avait
disparu au nez et à la barbe des policiers
français [13]. Ayant imprudemment noué contact
avec sa famille, les services secrets syriens
retrouvèrent sa trace aux Émirats arabes unis,
où il fut arrêté en possession d’un faux
passeport tchèque. Interrogé aux Émirats par
l’équipe de Daniel Bellemare, il décrivit sur
procès-verbal comment il avait été recruté, payé
et protégé par quatre personnalités dont le
ministre pro-US Marwan Hamade et l’oncle pro-US
du président syrien, Rifaat el-Assad.
Affolé de cette
découverte, le Tribunal a décidé de renoncer à
citer à comparaître l’ex-témoin-clé. Son
audition conduirait automatiquement à la mise en
examen de ses commanditaires et tournerait les
regards vers… Washington et Tel-Aviv.
Quoi qu’il en
soit, les enquêteurs de l’ONU et le Tribunal
spécial se grandiraient en examinant la piste
Cheney avec l’acharnement dont ils ont fait
preuve pour la piste syrienne et qu’ils
retrouvent pour la piste iranienne.
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Thierry Meyssan
Analyste
politique, fondateur du Réseau Voltaire. Dernier
ouvrage paru : L’Effroyable imposture 2 (le
remodelage du Proche-Orient et la guerre
israélienne contre le Liban).
Source et référence :
http://www.voltairenet.org/spip.php?page=liste-article&id_article=160282
[1]
« Dick
Cheney aurait commandité l’assassinat de Rafic
Hariri »,
Réseau Voltaire, 7 mai 2009.
[2]
« New
Evidence Points to Hezbollah in Hariri Murder »,
par Erich Follath, Spiegel Online, 23 mai
2009.
[3]
Das Auge Davids. Die geheimen
Kommandounternehmen der Israelis, par Erich
Follath, Goldmann Wilhelm éd, 1985.
Ouvragé réédité, en 1989, par le
groupe Bertelsmann.
[4]
Sur cette intox, lire « Washington
veut réécrire les attentats de Buenos-Aires »,
par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 13
juillet 2006.
[5]
« La
Fondation Bertelsmann au service d’un marché
transatlantique et d’une gouvernance mondiale »,
par Pierre Hillard, Réseau Voltaire, 20
mai 2009. Pour approfondir :
La Fondation
Bertelsmann et la « gouvernance » mondiale,
par Pierre Hillard, François-Xavier Guibert éd.,
2009, 160 pp.
[6]
Reconnaissons au Spiegel l’honnêteté
d’avoir au moins essayé de contre-enquêter, ce
qu’aucun autre grand médias n’a tenté de faire.
Observons au passage que certains auteurs m’ont
reproché de ne pas avoir fait ce qu’ils n’ont
pas fait et que le Spiegel a constaté
qu’il était impossible de faire : investiguer
sur les lieux des attentats dont l’accès est
interdit aux médias au nom du Secret-Défense.
[7]
« Utilisation de cartes téléphoniques
prépayées » (§148 à 152 et §199 à 203) in
Premier
rapport de la Commission Detlev Mehlis sur
l’assassinat de Rafic Hariri.
[8]
« Affaire
Hariri : l’ONU clôt la piste syrienne et libère
les quatre généraux libanais »,
Réseau Voltaire, 29 avril 2009.
[9]
« Rapport
du Groupe de travail de la Commission des droits
de l’homme de l’ONU sur les détentions
arbitraires »,
29 janvier 2008.
[10]
« La
commission Mehlis discréditée »,
par Talaat Ramih ; « Attentat
contre Rafic Hariri : Une enquête biaisée ? »,
entretien de Jürgen Cain Kulbel avec Silvia
Cattori, Réseau Voltaire, 9 décembre 2005
et 15 septembre 2006.
[11]
L’AIPAC se définit comme le lobby ro-israélien
aux USA. Voir Le lobby pro-israélien et la
politique étrangère américaine, par John J.
Mearsheimer et Stephen M. Walt, La Découverte
éd. (2009), 500 pp.
[12]
« Un
étrange enquêteur nommé au Tribunal spécial de
l’ONU pour le Liban »,
Réseau Voltaire, 22 décembre 2008.
[13]
« Kouchner
a « perdu » le témoin-clé de l’enquête Hariri »,
par Jürgen Cain Külbel, Réseau Voltaire,
21 avril 2008. |