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Par
Diana Johnstone
vendredi 29 mai 2009
L’OTAN, le bras principal à
l’étranger du complexe militaro-industriel des
Etats-Unis, ne fait que s’étendre. Sa raison
d’être originale, le bloc soviétique supposé
menaçant est mort depuis 20 ans. Mais à l’instar
du complexe militaro-industriel lui-même, l’OTAN
est maintenue en vie et continue de croître par
des intérêts économiques bien établis, l’inertie
institutionnelle et un état d’esprit officiel
proche de la paranoïa, avec des groupes de
réflexion qui cherchent désespérément des
« menaces ».
Ce mastodonte s’apprête à
célébrer son 60ème anniversaire en avril, sur le
Rhin, dans les villes jumelles de Strasbourg (en
France) et de Kehl (en Allemagne). Le président
français, Nicolas Sarkozy, de plus en plus
impopulaire, offre un cadeau exceptionnel : le
retour de la France dans le « commandement
intégré » de l’OTAN. Cet événement
bureaucratique, dont la signification pratique
reste peu claire, fournit aux chœurs des
fonctionnaires et des éditorialistes OTANolâtres
de quoi s’enorgueillir. Voyez ! Ces idiots de
Français ont reconnu leur erreur et sont rentrés
au bercail.
Sarkozy dit les choses autrement.
Il affirme qu’en rejoignant le commandement de
l’OTAN l’importance de la France s’accroîtra, en
lui donnant de l’influence sur la stratégie et
les opérations d’une Alliance qu’elle n’a jamais
quittée et pour laquelle elle a continué de
contribuer plus que sa part en forces armées.
Le défaut dans cet argument est
que c’était le contrôle total et inébranlable
des Etats-Unis sur le commandement intégré de
l’OTAN qui persuada en premier lieu le Général
Charles de Gaulle à le quitter, en mars 1966. De
Gaulle ne le fit pas sur un coup de tête. Il
avait essayé de changer le processus de prise de
décision et avait découvert que c’était
impossible. La menace soviétique avait diminué
et de Gaulle ne voulait pas être attiré dans des
guerres qu’il pensait inutiles, comme les
efforts étasuniens de gagner la guerre en
Indochine et que la France avait déjà perdue et
considérait ingagnable. Il voulait que la France
soit capable de poursuivre ses propres intérêts
au Proche-Orient et en Afrique. D’autre part, la
présence militaire des Etats-Unis en France
stimulait les manifestations « Yankee go home ».
Le transfert du commandement de l’OTAN en
Belgique satisfaisait tout le monde.
Le prédécesseur de Sarkozy,
Jacques Chirac, étiqueté à tort par les médias
étasuniens comme « anti-américain », était déjà
prêt à rejoindre le commandement de l’OTAN s’il
pouvait obtenir quelque chose de substantiel en
retour, comme le commandement de l’OTAN en
Méditerranée. Les Etats-Unis refusèrent
platement.
A la place, Sarkozy accepte des
miettes : l’affectation d’officiers supérieurs
français à un commandement au Portugal et dans
quelques bases d’entraînement aux Etats-Unis.
« Rien n’a été négocié. Deux ou trois officiers
français supplémentaires en position de recevoir
des ordres des Américains ne changeront rien »,
a observé l’ancien ministre français des
affaires étrangères, Hubert Védrine, lors d’un
récent colloque sur la France et l’Otan. Sarkozy
a annoncé ce retour le 11 mars, six jours avant
que cette question ne soit débattue par
l’Assemblée Nationale. Les protestations de
gauche comme de droite seront vaines.
Il semble qu’il y ait deux causes
principales à cette reddition inconditionnelle.
L’une est la psychologie de
Sarkozy lui-même, dont l’adoration pour les
aspects les plus superficiels des Etats-Unis
s’est exprimée dans son discours embarrassant
devant le Congrès des Etats-Unis en novembre
2007. Sarkozy est peut-être le premier président
français qui semble ne pas aimer la France. Ou,
du moins, qui semble préférer les Etats-Unis
(par ce qu’il regarde à la télévision). Il peut
donner l’impression d’avoir voulu être le
président de la France, non pas par amour pour
son pays, mais par vengeance sociale contre lui.
Depuis le début, il s’est montré pressé de
« normaliser » la France, c’est-à-dire, de la
refaçonner en accord avec le modèle américain.
L’autre cause, moins flagrante
mais plus objective, est la récente expansion de
l’Union Européenne. L’absorption rapide de tous
les anciens satellites d’Europe de l’Est, ainsi
que des anciennes républiques soviétiques
d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie, a
radicalement changé l’équilibre du pouvoir au
sein de l’UE elle-même. Les nations fondatrices,
la France, l’Allemagne, l’Italie et les pays du
Benelux, ne peuvent plus guider l’Union vers une
politique étrangère et de sécurité unifiée.
Après le refus de la France et de l’Allemagne
d’accepter l’invasion de l’Irak, Donald Rumsfeld
a discrédité ces deux pays comme faisant partie
de la « vieille Europe » et il s’est gargarisé
de la volonté de la « nouvelle Europe » de
suivre l’exemple des Etats-Unis. La
Grande-Bretagne à l’Ouest et les « nouveaux »
satellites européens à l’Est sont plus attachés
aux Etats-Unis, politiquement et
émotionnellement, qu’ils ne le sont à l’Union
Européenne qui les a recueillis et leur a
apportés une aide économique au développement
considérable et un droit de veto sur les
questions politiques majeures.
Cette expansion a enterré
efficacement le projet français de longue date
de construire une force de défense européenne
pouvant agir hors du commandement de l’OTAN. Les
dirigeants de la Pologne et des Etats Baltes
veulent une défense américaine, à travers
l’Otan, point. Ils n’accepteraient jamais le
projet français d’une défense européenne qui ne
serait pas liée à l’OTAN et aux Etats-Unis.
La France a son propre complexe
militaro-industriel, un nain comparé au complexe
militaro-industriel américain, mais le plus
grand de l’Europe occidentale. Tout complexe de
ce type a besoin des marchés à l’exportation
pour son industrie d’armement. Le marché au
meilleur potentiel aurait été des forces armées
européennes indépendantes. Sans cette
perspective, certains pouvaient espérer qu’en
rejoignant le commandement intégré les marchés
de l’OTAN s’ouvriraient à la production
militaire française.
Un espoir tenu, cependant. Les
Etats-Unis protègent jalousement les
acquisitions majeures de l’OTAN au bénéfice de
leur propre industrie. La France n’aura
probablement pas beaucoup d’influence au sein de
l’OTAN pour la même raison qu’elle abandonne sa
tentative de construire une armée européenne
indépendante. Les Européens sont eux-mêmes
profondément divisés. Avec une Europe divisée,
les Etats-Unis règnent. De plus, avec la crise
économique qui s’accentue, l’argent est de moins
en moins disponible pour l’armement.
Du point de vue de l’intérêt
national français, ce faible espoir de
commercialiser des équipements militaires lourds
est largement miné par les conséquences
politiques désastreuses de l’acte d’allégeance
de Sarkozy.
Il est vrai que même hors du
commandement intégré de l’OTAN l’indépendance de
la France n’était que relative. La France a
suivi les Etats-Unis dans la première guerre du
Golfe – le Président François Mitterrand espéra
vainement gagner ainsi de l’influence à
Washington, le mirage habituel qui attire les
alliés dans les opérations étasuniennes
douteuses. La France s’est jointe à l’OTAN en
1999 dans la guerre contre la Yougoslavie,
malgré les doutes aux plus hauts niveaux. Mais
en 2003, le Président Jacques Chirac et son
ministre des affaires étrangères Dominique de
Villepin ont réellement usé de leur indépendance
en rejetant l’invasion de l’Irak. Il est
généralement reconnu que la position française a
permis à l’Allemagne de faire de même. La
Belgique a suivi.
Le discours de Villepin, le 14
février 2003, au Conseil de Sécurité des
Nations-Unies, donnant la priorité au
désarmement et à la paix sur la guerre, reçut
une rare standing ovation. Le discours de
Villepin fut immensément populaire dans le monde
entier et a accru énormément le prestige de la
France, en particulier dans le monde arabe.
Mais, de retour à Paris, la haine personnelle
entre Sarkozy et Villepin atteignit des sommets
passionnels et l’on peut suspecter que le retour
de Sarkozy dans l’obédience de l’OTAN est
également un acte de vengeance personnelle.
Le pire effet politique est
beaucoup plus vaste. L’impression est à présent
créée que « l’Occident » - l’Europe et
l’Amérique du Nord - se barricadent contre le
reste du monde par une alliance militaire.
Rétrospectivement, la dissidence française a
rendu service à l’ensemble du monde occidental
en donnant l’impression - ou l’illusion - que la
pensée et l’action indépendantes étaient
toujours possibles et que quelqu’un en Europe
pouvait écouter ce que d’autres parties du monde
pensaient et disaient. Désormais, ce
« resserrement des rangs », salué par les
fervents défenseurs de l’OTAN comme « améliorant
notre sécurité », sonnera l’alarme dans le reste
du monde. L’empire semble resserrer ses rangs en
vue de faire la loi dans le monde. Les
Etats-Unis et ses alliés ne prétendent pas
ouvertement diriger le monde, seulement le
réguler. L’Ouest contrôle les institutions
financières mondiales, le FMI et la Banque
Mondiale. Il contrôle le judiciaire, la Cour
Criminelle Internationale, laquelle, en six
années d’existence, a jugé seulement un obscur
chef de guerre congolais et mis en accusation 12
autres personnes, toutes africaines – et pendant
ce temps, les Etats-Unis causent la mort de
centaines de milliers, voire de millions de
personnes en Irak et en Afghanistan et
soutiennent l’agression continuelle d’Israël
contre le peuple palestinien. Pour le reste du
monde, l’OTAN n’est que la branche armée de
cette entreprise de domination. Et cela à un
moment où le système du capitalisme financier
dominé par l’Ouest entraîne l’économie mondiale
dans l’effondrement.
Cette gesticulation, consistant à
« montrer l’unité occidentale » pour « notre
sécurité », ne peut que rendre le reste du monde
inquiet pour l’avenir. Pendant ce temps, l’OTAN
manœuvre chaque jour un peu plus pour encercler
la Russie avec des bases militaires et des
alliances hostiles, notamment en Géorgie. En
dépit des sourires pendant les dîners avec son
homologue russe, Sergueï Lavrov, Hillary Clinton
répète le mantra étonnant selon lequel « les
sphères d’influence ne sont pas acceptables » -
voulant dire, bien sûr, que la sphère historique
russe d’intérêt est inacceptable, tandis que les
Etats-Unis l’incorporent vigoureusement dans
leur propre sphère d’influence, qui s’appelle
l’OTAN.
Déjà, la Chine et la Russie
accroissent leur coopération en matière de
défense. Les intérêts économiques et l’inertie
institutionnelle de l’OTAN poussent le monde
vers un alignement préalable à la guerre bien
plus dangereux que la Guerre Froide.
La leçon que l’OTAN refuse
d’apprendre est que sa recherche d’ennemis crée
des ennemis. La guerre contre le terrorisme
nourrit le terrorisme. Entourer la Russie avec
des missiles soi-disant « défensifs » - lorsque
tout stratège sait qu’un bouclier accompagné
d’une épée est aussi une arme offensive – créera
un ennemi russe.
La Recherche de Menaces Pour se
prouver à elle-même qu’elle est réellement
« défensive », l’OTAN continue de rechercher des
menaces. Eh bien, le monde est un endroit agité,
en grande partie grâce à la sorte de
mondialisation économique imposée par les
Etats-Unis au cours des décennies passées ! Cela
pourrait être le moment d’entreprendre des
efforts diplomatiques et politiques afin de
mettre au point des moyens internationalement
acceptés pour traiter les problèmes tels que la
crise économique mondiale, le changement
climatique, l’utilisation de l’énergie, les
pirates informatiques (« la guerre
cybernétique »). Les groupes de réflexion de
l’OTAN se jètent sur ces problèmes comme de
nouvelles « menaces » qui doivent être traitées
par l’OTAN. Cela conduit à une militarisation
des décisions, là où elles devraient être
démilitarisées.
Par exemple, que peut bien
vouloir dire répondre à la menace supposée du
changement climatique avec des moyens
militaires ? La réponse semble évidente : la
force militaire peut être utilisée d’une manière
ou d’une autre contre les populations obligées
de fuir de chez elles à cause des sécheresses ou
des inondations. Peut-être, comme au Darfour, la
sécheresse conduira-t-elle à des conflits entre
groupes ethniques ou sociaux. Ensuite, l’OTAN
peut décider quel est le « bon » camp et
bombarder l’autre camp. Quelque chose de ce
genre.
Le monde semble en effet se
diriger vers une période de troubles. L’Otan
semble se préparer à affronter ces troubles en
utilisant la force armée contre des populations
indisciplinées.
Cela sera évident lors de la
célébration du soixantième anniversaire de
l’OTAN, qui se déroulera les 3 et 4 avril
prochains à Strasbourg et à Kehl.
Ces villes seront transformées en
camps armés. Les habitants de la ville
tranquille de Strasbourg sont obligés demander
des badges pour pouvoir quitter leurs propres
habitations ou y entrer durant ce joyeux
évènement. Aux moments cruciaux, ils ne seront
pas autorisés du tout à quitter leur domicile,
sauf en cas d’urgence. Le transport urbain sera
stoppé. Ces villes seront aussi mortes que si
elles avaient été bombardées, afin de permettre
aux dignitaires de l’OTAN de simuler une
démonstration de paix.
Le point culminant sera une
séance de photos de dix minutes, lorsque les
dirigeants français et allemand se serreront la
main sur le pont au-dessus du Rhin reliant
Strasbourg à Kehl. Comme si Angela Merkel et
Nicolas Sarkozy faisaient la paix entre la
France et l’Allemagne pour la première fois !
Les gens du cru seront enfermés afin de ne pas
déranger cette mascarade.
L’OTAN se comportera comme si la
plus grande menace à laquelle elle est
confrontée est le peuple d’Europe. Et la plus
grande menace pour le peuple européen pourrait
bien être l’OTAN.
Traduit de l’anglais par [JFG-QuestionsCritiques]
Source :
http://www.alterinter.org/article3275.html
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