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Par Manlio
Dinucci
Géographe et géopolitologue. Derniers
ouvrages publiés : Geograficamente. Per la
Scuola media (3 vol.), Zanichelli (2008) ;
Escalation. Anatomia della guerra infinita,
DeriveApprodi (2005).
Le colonel
Khadafi poursuit le rapprochement de la Libye
avec l’Italie, son ancienne puissance coloniale.
Mais il entend le faire dans une pleine
reconnaissance du passé. Lors de son dernier
voyage officiel dans la péninsule, il arborait
sur sa veste une photo du chef de la Résistance
libyenne au colonialisme italien, Omar el-Muktar.

Visite officielle de Muhammar
Khadafi en Italie (11 juin 2009) : le chef
d’Etat libyen arbore sur sa poitrine la photo
d’Omar al Mukhtar, chef de la Résistance à
l’occupation coloniale italienne (1862-1931).
Venu en visite
officielle en Italie, le leader libyen Muhammar
Kadhafi est descendu d’avion avec, sur la
poitrine, la photo d’Omar al Mukhtar, le chef de
la Résistance à l’occupation coloniale italienne
au moment où il fut capturé par les militaires
italiens en 1931. La polémique contre la visite
de Kadhafi, suscitée par les « partis
d’opposition » [1]
a fait oublier la signification de cette photo :
fenêtre ouverte sur l’histoire du colonialisme
italien, que le Partito Democratico et l’Italia
dei valori se sont empressés de refermer.
Car, peut-être, encore d’une actualité brûlante.
Au début du 20ème
siècle, l’Italie, demeurée puissance coloniale
de deuxième plan, décida d’occuper la Libye,
partie de l’empire ottoman qui était en train de
s’effriter. Derrière cela se trouvaient les
intérêts de la finance, de la finance vaticane
surtout, qui avait déjà pénétré en Libye à
travers le Banco di Roma, et ceux de l’industrie
lourde qui voulait une guerre pour qu’augmentât
la dépense militaire. Précédé par un
bombardement naval, le premier contingent
italien débarqua à Tripoli le 5 octobre 1911.
L’occupation de la Libye, à laquelle s’opposa
(même si c’est de façon tardive et faible) le
Parti socialiste italien, fut préparée et
accompagnée par une forte propagande
nationaliste. Tandis que dans les journaux
(surtout les journaux catholiques liés au Banco
di Roma), on écrivait « notre droit sur cette
colonie a été affirmé par le canon » et que dans
les cafés-concerts on chantait « Tripoli, bel
suol d’amore », dans l’église pisane de Santo
Stefano dei Cavalieri, adoubée des drapeaux
arrachés aux Turcs au 16ème siècle, le cardinal
Pietro Maffi bénissait les fantassins italiens
en partance pour la Libye, en les exhortant à
« croiser leurs baïonnettes avec les
cimeterres » pour ramener dans l’église
d’ »autres drapeaux jumeaux » de façon à
« redonner à l’Italie, notre terre, de nouvelles
gloires ».
L’invasion de la
Cyrénaïque et de la région de la Tripolitaine,
avec un corps expéditionnaire de plus de 100 000
hommes, commandés par 24 généraux, suscita la
résistance immédiate de la population. À la
révolte, qui éclata le 23 octobre dans l’oasis
de Sciara Chat et dans la proche Tripoli,
participèrent des hommes et des femmes, des
vieillards et des enfants. La répression fut
impitoyable : c’est à la lumière de projecteurs
qui, depuis les navires, balayaient la côte, que
les troupes italiennes déchaînèrent une
véritable chasse aux arabes. 4 500 personnes
furent fusillées ou pendues, parmi lesquelles
des centaines de femmes et d’enfants. Nombre
d’autres furent déportés à Ustica, Ponza, Gaeta,
Favignana ( [2]
où quasiment tous moururent de faim ou de
maladies.
Ainsi commença la
longue histoire de la résistance libyenne, qui
défia la répression de plus en plus dure,
surtout dans la période fasciste. En 1930, sur
ordre de Mussolini et des généraux Badoglio et
Graziani, on déporta, du haut-plateau
cyrénaïque, 100 000 habitants qui furent
enfermés dans des camps de concentration le long
de la côte. Toute tentative de fuite était punie
de mort. Par ordre de Mussolini et d’Italo
Balbo, on employa aussi des gaz asphyxiants et
des bombes à l’ypérite, interdites par le récent
Protocole de Genève de 1925. La Libye fut pour
l’aviation italienne ce que Guernica fut en
Espagne pour la lutwaffe d’Hitler : le
terrain d’expérimentation des armes et
techniques de guerre les plus meurtrières.
Les partisans
libyens, conduits par Omar al Mukhtar, se
battirent jusqu’au dernier homme. En 1931, pour
leur couper les approvisionnements et les
isoler, le général Graziani fit construire un
réseau de barbelés de 270 kilomètres de long et
plusieurs mètres de largeur, sur la frontière
entre Cyrénaïque et Égypte. Repéré par un avion,
Omar al Mukhtar fut blessé et capturé. Soumis à
l’interrogatoire par Graziani lui-même, il
refusa de fournir toute information. Il fut
ainsi condamné à mort pour « le délit le plus
grave, celui d’avoir pris les armes pour
détacher cette Colonie de la Mère Patrie ». Omar
al Mukhtar fut pendu le 16 septembre 1931, à
l’âge de 73 ans, dans le camp de concentration
de Soluch, devant 20 000 internés contraints
d’assister à l’exécution. À cause de la
destruction des récoltes, des déportations et
exécutions en masse, la population de la
Cyrénaïque, entre 1911 et 1931, passa de 198 000
à 142 000 habitants. Badoglio pouvait alors
annoncer : « La rébellion est définitivement
brisée, les deux colonies sont complètement
occupées et pacifiées ».

La photo exhibée par le colonel
Khadafi représente Omar el-Muktar enchaîné après
sa capture par l’autorité coloniale italienne
(1931).
Traduction de
Marie-Ange Patrizio
Source:
http://www.voltairenet.org/article160570.html |