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Par
Salvador López Arnal
Pour l’analyste Pepe Escobar, le
déclin de l’Empire constitué par les Etats-Unis
et leurs Etats-clients européens est
inéluctable. Un monde multipolaire est en cours
de formation autour de cinq nouvelles
puissances, les BRICT. Le débat sur le nucléaire
iranien illustre cette lente évolution : les
Etats-Unis et leurs alliés atlantistes lancent
de fausses accusations tonitruantes, la Chine et
la Russie font profil bas pour limiter les
sanctions contre Téhéran, tandis que le Brésil
et la Turquie prennent des initiatives.
Salvador López Arnal :
Dans un article
récent [1],
vous parliez de la dominatrix. Permettez-moi de
vous féliciter pour votre trouvaille
terminologique. Pourquoi pensez-vous que ce
terme convient si bien à la Secrétaire d’État
états-unienne ? Dans l’ère Obama les méthodes de
la politique extérieure des États-Unis ne se
sont-elles pas améliorées ? Hillary est une
dominatrix au sens où, au lieu d’admettre
l’échec de sa diplomatie, elle est capable de
soumettre à ses fins l’ensemble du Conseil de
sécurité de l’ONU. Elle a peut-être appris cela
de Bill … Ou peut-être seraient-ils tous des
masochistes.
Pepe Escobar :
Non, ce n’est pas le cas. La raison principale
est que la Chine et la Russie se sont laissées
“dominer”. Elles sont arrivées à la conclusion
qu’il serait mieux de permettre à la bruyante
Hillary de dominer la scène pendant quelques
jours et œuvrer en silence afin d’atteindre leur
objectif : des sanctions du plus léger des
parfums sur Téhéran.
En ce qui concerne l’Iran, les
États-Unis sont aveugles, ils voient tout en
rouge. On peut dire la même chose en ce qui
concerne Israël, ils voient tout en blanc
céleste.
Salvador López Arnal :
Le noyau central de
votre récent article est
l’accord entre les diplomaties du
Brésil, de la Turquie et de l’Iran
sur l’affaire du développement nucléaire de ce
dernier. En quoi cet accord a-t-il consisté ?
Pepe Escobar :
Pour l’essentiel c’est le même accord que celui
proposé par les États-Unis en octobre 2009. La
différence vient de ce que selon la proposition
de 2009 l’enrichissement d’uranium
s’effectuerait en France et en Russie alors que
dans ce nouvel accord il aura lieu en Turquie.
La principale différence réside
dans la méthode. La Turquie et le Brésil ont agi
avec diplomatie, sans confrontation, en
respectant les arguments iraniens. Un autre
détail fondamental : tout ce qu’ils ont accompli
avait déjà été discuté à Washington. Mais
lorsqu’ils ont présenté un résultat concret,
lorsqu’ils sont parvenus à un accord avec
l’Iran, permettez-moi une métaphore guerrière,
Washington leur a tiré une balle dans les côtes.
Salvador López Arnal :
N’est-ce pas une
nouveauté en diplomatie internationale si le
Brésil et la Turquie, deux pays qui ne
s’opposent pas aux États-Unis, jouent leurs
propres cartes dans cette affaire ? Pourquoi
ont-ils misé sur cette stratégie autonome ?
Qu’est-ce qu’ils gagnent avec cela ? L’Iran
n’est-il pas éloigné, très éloigné du Brésil ?
Pepe Escobar :
Chaque pays a ses propres motivations pour
accroître son rôle géopolitique. La Turquie veut
se projeter comme un acteur de premier plan, qui
compte vraiment au Proche-Orient. Elle poursuit
une politique disons, post-ottomane, élaborée
par le ministre des Affaires étrangères, le
professeur Ahmet Davutoğlu.
Le Brésil, grâce à une politique
très intelligente de la part de Lula et de son
ministre Celso Amorim, veut également se
positionner comme un médiateur crédible au
Proche-Orient. Le Brésil fait partie des BRIC
(Brésil, Russie, Inde, Chine), groupe qui à mon
avis constitue le véritable contrepouvoir actuel
face à l’hégémonie unilatérale des États-Unis.
La Turquie, dont l’adhésion a été formellement
discutée à Brasilia il y a environ deux
semaines, en ferait partie et le groupe serait
alors nommé BRICT. Voilà la nouvelle réalité en
géopolitique globale. Et à Washington, les
élites de toujours en sont sans doute livides.
Salvador López Arnal :
Comme vous le
remarquiez, il semble que l’accord n’ait pas
suscité d’enthousiasme auprès du secrétariat
d’État états-unien ni des gouvernements
européens. Pourquoi donc ? Désirent-ils faire
échouer la voie diplomatique afin de poursuivre
avec leurs sanctions et nous conduire à un
scénario de guerre ? Si tel est le cas, qu’y
gagneraient-ils ? N’y aurait-il pas beaucoup
trop de fronts ouverts en même temps ?
Pepe Escobar :
Du point de vue de la politique interne des
États-Unis, Washington n’est intéressé que par
le changement de régime. Il y a au moins trois
tendances en lice. Les "réalistes" et la gauche
du Parti démocrate, qui sont pour le dialogue,
une partie du Pentagone et les services de
renseignement, qui veulent au minimum des
sanctions, et les républicains, néo-cons, le
lobby pro-Israël et la section Full Spectrum
Dominance [Spectre de Domination Totale] du
Pentagone voulant à tout prix un changement de
régime, y compris par la voie militaire si cela
s’avérait nécessaire.
Les gouvernements européens
suivent Bush ou Obama comme des toutous. Ils ne
sont d’aucune aide. Des voix raisonnables
s’élèvent dans certaines capitales européennes
et à Bruxelles. Elles savent que l’Europe a
besoin du pétrole et du gaz iranien afin de ne
pas être prise en otage par Gazprom. Mais elles
sont minoritaires.
Salvador López Arnal :
Outre ses déclarations,
croyez-vous que le Gouvernement iranien aspire à
posséder de l’armement nucléaire ? Afin de se
faire respecter ? Afin de faire plier Israël ?
Pour l’attaquer ? Le Pakistan nucléaire, l’Inde
nucléaire, Israël nucléaire, l’Iran nucléaire.
Toute cette région ne constituerait-elle pas une
véritable poudrière ?
Pepe Escobar :
Je me suis rendu à plusieurs reprises en Iran et
je suis convaincu que le régime iranien peut
irriter mais ce n’est pas un système politique
suicidaire. Le Guide suprême a prononcé une
fatwa à plusieurs occasions en affirmant que
l’arme nucléaire est "non islamique". Bien
entendu, les Gardiens de la Révolution
supervisent le programme nucléaire iranien mais
ils sont parfaitement conscients du sérieux des
inspections et du contrôle de l’AIEA, l’Agence
internationale de l’énergie atomique. S’ils
décidaient de fabriquer une bombe atomique
rudimentaire, ils seraient immédiatement
démasqués et dénoncés.
En fait, l’Iran n’a nul besoin
d’une bombe atomique comme moyen de dissuasion.
Un arsenal militaire high-tech, de plus
en plus de haute technologie, lui suffit. La
seule solution juste consisterait en une
dénucléarisation totale du Proche-Orient, ce que
bien sûr Israël, avec au moins deux cents ogives
nucléaires, n’acceptera pas et ne respecterait
jamais.
Salvador López Arnal :
Quel rôle joue la
Russie dans cette situation ? Vous rappeliez que
la centrale nucléaire de Bushehr a été
construite par la Russie et que l’on est en
train d’effectuer les dernières vérifications
avant son inauguration qui aura probablement
lieu cet été.
Pepe Escobar :
Après que l’on ait repoussé maintes fois
l’inauguration de Bushehr, elle devrait avoir
lieu en août. Pour la Russie, l’Iran constitue
un client privilégié en matière de nucléaire et
d’armement. Dans l’intérêt des Russes, l’Iran
doit continuer sur la même voie, la situation ne
doit pas changer. Ils ne veulent pas d’un Iran
qui serait une puissance militaire nucléaire. Il
s’agit d’une relation qui est constituée de
beaucoup de liens, mais elle est essentiellement
de type commercial.
Salvador López Arnal :
Dans votre article vous
citez l’ancien général [chinois], stratège et
philosophe Sun Tzu qui a dit : "Permets à ton
ennemi de commettre ses propres erreurs et ne
les corrige pas". Vous affirmez que la Chine et
la Russie, des maîtres stratèges, appliquent
cette maxime en ce qui concerne les États-Unis.
Quelles erreurs les États-Unis commettent-ils ?
Leurs stratèges sont-ils si maladroits ?
Peut-être n’ont-ils pas lu Sun Tzu ?
Pepe Escobar :
Tout Etats-unien ayant fait ses études dans les
universités d’élite a lu Sun Tzu. En revanche,
savoir l’appliquer, c’est une autre affaire.
La Chine et la Russie, dans le
cadre d’une stratégie commune aux BRIC, se sont
mis d’accord pour faire en sorte que les
États-Unis aient l’illusion d’être ceux qui
déterminent les sanctions, tout en travaillant
pour les alléger au maximum et, en dernière
instance, approuver une série de sanctions très
light. La Russie et la Chine veulent
qu’il y ait de la stabilité en Iran, pour le
bénéfice de leurs importantes relations
commerciales. Dans le cas de la Chine, il ne
faudrait pas oublier que l’Iran est un grand
fournisseur de gaz, ce qui représente un sujet
de sécurité nationale maximum.
Salvador López Arnal :
Vous dites en résumant
que nous sommes dans une situation où il y a,
sur la table de négociations de l’Agence
internationale de l’énergie atomique, un
véritable accord d’échange approuvé par l’Iran
tandis qu’aux
Nations Unies un arsenal de sanctions contre
l’Iran est mis en place.
Vous posez la question suivante : à qui la
véritable "communauté internationale"
fera-t-elle confiance ? Je vous demande à mon
tour : à qui fera-t-elle confiance ?
Pepe Escobar :
La véritable "communauté internationale", les
BRIC, les pays du G-20, les 118 nations en voie
de développement du Mouvement des non-alignés,
en somme, l’ensemble du monde en développement,
est du côté du Brésil, de la Turquie et de leur
diplomatie de non confrontation. Seuls les
États-Unis et ses pathétiques toutous
idéologiques européens réclament des sanctions.
Salvador López Arnal :
Vous affirmez également
que l’architecture de la sécurité globale,
"assurée par une bande d’affreux gardiens
occidentaux autoproclamés", est dans le coma.
L’Occident atlantiste coule façon Titanic.
N’exagérez-vous pas ? Ne prenez-vous pas vos
désirs pour des réalités ? N’existe-t-il pas un
réel danger qu’avec ce naufrage on entraîne
presque tout avec soi avant de toucher le fond ?
Pepe Escobar :
J’ai déjà été confronté à beaucoup d’horreurs
partout dans le monde pour pouvoir croire à
présent, au moins, en la possibilité d’un nouvel
ordre, dessiné surtout par le G-20 et, à
l’intérieur de celui-ci, par les pays du BRICT.
Je l’écris avec un T à la fin.
L’avenir économique est en Asie
et l’avenir politique est en Asie ainsi que dans
les grandes nations en développement.
Évidemment, les élites atlantistes ne vont
abdiquer leur pouvoir qu’après avoir vu leurs
cadavres gisant au sol. Le Pentagone poursuivra
avec sa doctrine de guerre perpétuelle. Mais il
n’aura pas de quoi la payer, et ce sera plus tôt
que tard. Je ne nie pas que, dans un avenir
proche, il existe la possibilité que les
États-Unis, sous l’administration d’un
républicain fou, d’extrême droite, s’engagent
dans une période de guerre hallucinée, effrénée.
Si tel était le cas, cela provoquera sans aucun
doute leur chute, la chute du nouvel Empire
romain.
Salvador López Arnal :
Et quel est le puissant
lobby états-unien qui est en faveur de la guerre
perpétuelle à laquelle vous faites référence ?
Qui sont ceux qui soutiennent et financent ce
lobby ?
Pepe Escobar :
La guerre perpétuelle relève de la logique du
Full Spectral Dominance, la doctrine
officielle du Pentagone qui comprend :
l’encerclement de la Chine et de la Russie, la
conviction que ces deux pays ne doivent pas
devenir des concurrents narquois des États-Unis
et en outre, le déploiement de tous les efforts
afin de contrôler l’Eurasie ou du moins, la
surveiller. Il s’agit de la doctrine du Dr.
Folamour [2],
mais également du positionnement des dirigeants
militaires états-uniens et de la majorité de
l’establishment. Le complexe militaro-industriel
ne dépend pas de l’économie civile pour
subsister. Il emploie un grand nombre de
politiciens et compte avec l’étroite
collaboration de toutes les grandes
corporations.
Salvador López Arnal :
Dans votre article,
vous parlez de sa sommité le Dr.
Zbigniew-conquérons l’Eurasie-Brzezinski. Encore
une trouvaille, permettez-moi de vous féliciter
de nouveau. Vous dites que l’ancien conseiller
de la sécurité nationale a souligné le fait que
"pour la première fois dans toute l’histoire de
l’humanité les gens sont politiquement éveillés
— c’est une réalité totalement nouvelle — il
n’en a pas été ainsi auparavant". Êtes-vous
véritablement de cet avis ? Quelle partie
endormie de l’humanité est-elle à présent
éveillée ?
Pepe Escobar :
Pour les élites états-uniennes la donnée
essentielle est que l’Asie, l’Amérique latine et
l’Afrique sont en train d’intervenir
politiquement dans le monde d’une manière qui
aurait été impensable à l’époque coloniale, et
pour ces élites, la décolonisation est un
cauchemar sans fin. Comment faire pour dominer
ceux qui savent à présent comment agir pour ne
pas se laisser dominer à nouveau ? Voici leur
question fondamentale.
Salvador López Arnal :
Vous dites que
Washington, unilatéral jusqu’au bout, n’hésite
guère à faire un bras d’honneur même à ses amis
les plus proches. Pourquoi ? Peut-être
incarnent-ils l’axe du mal ? Peut-on produire de
l’hégémonie avec des procédés si peu affables ?
Jusqu’à quand ?
Pepe Escobar :
On ne peut sous-estimer la crise états-unienne.
Elle est totale : économique, morale, culturelle
et politique. Mais également militaire
puisqu’ils ont été battus en Irak et ils sont
sur le point de subir un échec d’une ignominie
totale en Afghanistan. Le nouveau siècle
américain a déjà rendu l’âme en 2001. À
présent on peut interpréter le 11 septembre
comme le signe apocalyptique de la fin.
Salvador López Arnal :
À propos, qu’en est-il
de l’un des acteurs principaux de la politique
états-unienne au Proche-Orient ? Israël est-elle
donc endormie ? Quels sont les plans des caïds
qui menacent Gaza ?
Pepe Escobar :
Israël est devenue ce que j’appelle une Sparte
paranoïaque hors-la-loi, ethno raciste, qui
porte la profonde souillure de l’apartheid.
Israël sera de plus en plus isolé du monde réel,
il ne sera protégé que par les États-Unis, dont
il est un État-client. Et le retour du refoulé
sera son cauchemar, comme s’il s’agissait d’un
film d’horreur hollywoodien : l’Histoire les
fera payer pour toute les horreurs qu’ils ont
commises et commettent encore contre les
Palestiniens.
Salvador López Arnal :
Quelle est votre
opinion au sujet de l’action israélienne du
dimanche 30 mai dernier ? Quel sens peut avoir
leur attaque contre quelques pacifistes
solidaires avec les citoyens de Gaza ?
Pepe Escobar :
Cela participe de la même éternelle logique :
nous avons toujours raison, ceux qui s’opposent
à notre politique sont des terroristes ou des
antisémites. À présent Israël est au stade où il
défend l’indéfendable : le blocus de Gaza.
Mais à présent il est évident que
tout le monde en est conscient et il ne pourra
plus tromper par ses mensonges. La Palestine
sera l’éternel Vietnam d’Israël. Mais je doute
qu’un jour, comme dans le cas des États-Unis,
ils soient capables de retenir la leçon. |