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Par Thierry
Meyssan*
* Thierry Meyssan est
analyste politique français, président-fondateur
du Réseau Voltaire et de la conférence Axis for
Peace. Il publie chaque semaine des chroniques
de politique étrangère dans la presse arabe et
russe. Dernier ouvrage publié : L’Effroyable
imposture 2, éd. JP Bertand (2007).
20 avril 2010 -
Le discours
environnemental est entré sur la scène politique
internationale au début des années 80. Positif
par essence, il est vite devenu un attribut
indispensable du pouvoir légitime. Les plus
importants chefs d’Etat ou de gouvernement se le
sont approprié à un moment ou à un autre. Tandis
que les multinationales les plus polluantes ont
abondamment financé les organes compétents de
l’ONU. Dans cet article en trois parties —qui ne
fera plaisir ni aux écolos, ni à leurs
adversaires—, Thierry Meyssan retrace
l’embarrassante histoire de cette rhétorique.
Elle a souvent consisté à manipuler les bons
sentiments ou la peur de l’avenir pour faire
passer des décisions militaires ou économiques
contestées.
La
conférence de Copenhague sur le climat fut un
exemple paroxystique du fossé séparant un
événement de la représentation que les médias en
donnent.
Avant la
conférence, de nombreuses personnalités
assuraient que l’apocalypse était pour demain si
l’on ne
Le président
Gerald Ford, le secrétaire d’Etat Henry
Kissinger et le conseiller de sécurité nationale
Brent Scowcroft. Après avoir étudié les
conséquences du réchauffement climatique, tous
trois ont décidé, fin 1974, que la réduction de
la population mondiale serait un objectif
stratégique des Etats-Unis.
faisait rien et
qualifiaient le sommet de « conférence de la
dernière chance pour l’humanité ». Mais une fois
le celui-ci terminé, sans être parvenu à un
accord contraignant, les mêmes personnalités
assuraient que ce n’était pas si grave :
l’accord serait finalisé lors de futures
rencontres et l’apocalypse attendrait
après-demain. Les principaux médias ne
fournirent aucune explication sur ce revirement
et passèrent à autre chose.
Pour comprendre
ce qui s’est vraiment passé à Copenhague et ce
qui est en jeu à propos de la « menace
climatique », nous devons revenir en arrière et
nous remémorer l’ensemble du processus qui a
produit cette nouvelle idéologie et conduit au
show de Copenhague. Il ne s’agit pas ici
d’aborder les conséquences des changements
climatiques qui, tout au long des siècles, ont
poussé les hommes d’une région à l’autre, ni
d’anticiper sur les prochains changements
climatiques et les migrations qu’ils
provoqueront. Nous concentrerons notre attention
sur un autre aspect des choses : comment les
slogans des uns peuvent-ils devenir des
mensonges partagés par tous ? Comment la ruse
politique peut-elle se cacher derrière
l’apparence de la science ? et, en définitive,
comment de faux consensus peuvent s’écrouler
soudainement ?
En 40 ans, les
questions environnementales ont été
instrumentées aux fins politiques les plus
différentes par Richard Nixon, Henry Kissinger,
Margaret Thatcher, Jacques Chirac et Barack
Obama. Aucun de ces leaders n’a cru que les
variations climatiques sont imputables à l’homme
et menacent sa survie. Pourtant, la plupart
l’ont dit et ont trouvé un intérêt différent à
le dire. Voici l’histoire de l’écologie
politique comme champ d’affrontement des grandes
puissances.
Le jour de la
Terre
Tout
commence en 1969. Le militant pacifiste
états-unien John McConnell propose à l’UNESCO de
créer un « Jour de la Terre ». Il devrait être
célébré à l’équinoxe de printemps, sous forme
d’une journée fériée dans le monde entier, et
permettrait de renforcer le sentiment d’unité de
l’humanité habitant la même planète.
Ce rêve rencontre le soutien du secrétaire
général des Nations Unies, U-Thant. il y voit
une occasion de plus de manifester son
opposition à la guerre du Vietnam. Pour le
diplomate birman, comme pour beaucoup
d’Asiatiques, le respect de l’environnement
n’est pas dissociable du respect de la vie
humaine, il participe d’une recherche de
l’harmonie qui exclut la guerre. U-Thant
institue ce « jour », mais aucun Etat ne suit sa
recommandation. Quoi qu’il en soit, il imagine
une petite cérémonie au cours de laquelle, il
fait sonner la cloche japonaise de la paix dans
le palais de verre et s’exclame : « Puisse-t-il
n’y avoir que des jours à venir pacifiques et
joyeux, pour notre beau Vaisseau Spatial Terre
qui continue à filer et tourner dans l’espace
froid avec son chargement chaleureux et fragile
de vie » [1].
Washington ne réagit pas
directement.
Sans
lien apparent avec ce précède, le sénateur du
Wisconsin, Gaylord Nelson propose d’appliquer
aux questions environnementales US les
techniques de mobilisation de la gauche
états-unienne contre la guerre du Vietnam. Il
proclame le mercredi 22 avril 1970… « Jour de la
Terre » [2]

Le
« jour de la Terre », version US, est un moyen
pour la classe dirigeante de détourner de leur
objectif les militantes anti-guerres du Vietnam
(ici la « une » du Daily News de New York).
Comme Nelson est démocrate, personne ne dénonce
la manipulation. Au contraire, la presse
dominante reprend son appel et le soutient. Le
New York Times jubile : « La
préoccupation grandissante face à la crise
environnementale balaye les campus du pays avec
une intensité qui, si elle se poursuit, pourrait
occulter le mécontentement étudiant contre la
guerre du Vietnam » [3].
En définitive, plus de 20 millions
d’Etats-uniens participent à l’évènement qui
consiste avant tout à nettoyer villes et
campagnes des déchets qui les jonchent. Pour le
président Richard Nixon et son omniprésent
conseiller Henry Kissinger, ce succès est
inespéré.
Il
est possible de divertir le mouvement
anti-guerre et de diriger l’énergie des
manifestants vers d’autres combats. L’écologie
doit se substituer au pacifisme et au
tiers-mondisme. Ce « jour de la Terre », version
US, remplacera avantageusement celui des Nations
Unies. Le sénateur Nelson appelle les
manifestants à déclarer « la guerre pour
l’environnement » (sic) [4].
Sous son influence, les associations étudiantes
demandent de changer les priorités du moment et
de transférer une partie des budgets alloués à
la Défense vers la protection de
l’environnement. Ce faisant, elles renoncent à
condamner la guerre du Vietnam en particulier et
l’impérialisme en général [5]
Rapidement, les Républicains font
voter des lois sur la qualité de l’air et de
l’eau, et d’autres pour développer des parcs
naturels et protéger le patrimoine naturel. Le
président Richard Nixon créée une Agence
fédérale de protection de l’environnement (US
EPA), tandis que 42 Etats fédérés
institutionnalisent cette manifestation
annuelle.

Le sénateur Gaylord Nelson
appelle à déclarer « la guerre pour
l’environnement » lors du premier « Jour de la
Terre » (Denver, 22 avril 1970). Derrière lui,
le drapeau du mouvement, dessiné par Ron Cobb
sur le modèle du drapeau des Etats-Unis. A la
place des étoiles, un E et un O stylisés font
référence à une Organisation pour
l’Environnement. La jeunesse est priée de
défendre ce nouveau drapeau plutôt que de brûler
la bannière étoilée.
L’écologie
est désormais une « préoccupation » de
Washington et requiert d’autant plus un
traitement particulier au plan international
qu’il faut neutraliser le mouvement anti-guerre
dans le reste du monde.
1972 :
Stockholm, le premier « sommet de la Terre » et
le Club de Rome
L’ONU organise à Stockholm, en
1972, sa première conférence sur l’environnement
humain, ultérieurement connue comme le premier
« sommet de la Terre » [6].
Le secrétariat général de la conférence,
responsable des travaux préparatoires est confié
au Canadien Maurice Strong. Ce
haut-fonctionnaire dirigeait l’Agence canadienne
de développement international [7],
administration sœur de l’USAID et servant comme
elle de paravent à la CIA [8].
Strong étant par ailleurs administrateur de la
Rockfeller Foundation, il commande à celle-ci le
document préparatoire de la conférence Only
One Earth. The care and maintenance of a small
planet (Une seule Terre : le soin et la
préservation d’une petite planète), rédigé par
l’économiste britannique Barbara Ward et le
biologiste franco-états-unien René Dubos. Il est
clair que les ressources de la planète sont
insuffisantes pour que l’humanité entière
bénéficie du même développement économique. Il
faut prendre des mesures conservatoires.
Bien que le sujet ne soit pas
encore à la mode, 113 États participent au
sommet. Seuls deux chefs de gouvernement font le
déplacement : Olof Palme (Premier ministre du
pays hôte) et Indira Ghandi (Inde) ; tous deux
farouches adversaires de la politique impériale
des Etats-Unis et de la guerre du Vietnam. Loin
d’abonder dans le sens prévu, ils tirent du
constat de la Rockfeller Foundation des
conclusions inverses de celles des rapporteurs.
Ils affirment que si les ressources naturelles
ne permettent pas d’étendre le niveau de
développement occidental à l’ensemble du monde,
ce n’est pas que le développement pour tous soit
impossible, mais que le modèle occidental est
inadapté et doit être condamné [9].
Ce ne seraient donc pas les pauvres, mais les
riches qui menaceraient l’environnement.
Le témoignage des habitants de
l’île japonaise de Minamata —contaminés par des
déjections industrielles de mercure via les
poissons dont ils se nourrissent [10]—
est l’occasion d’une découverte planétaire des
dangers d’un capitalisme sans conscience. La
conférence affirme que les problèmes
environnementaux dépassent les cadres nationaux
et les blocs. Ils nécessitent une coopération
internationale. C’est pourquoi les participants
décident de créer le Programme des Nations unies
pour l’Environnement (PNUE).

A la clôture de la conférence de
Stockholm, le 16 juin 1972, le secrétaire
général Maurice Strong (à gauche) salue le
président de séance Ingemund Bengtsson.
Les choses étant bien organisées,
les Anglo-Saxons récupèrent le sujet en douceur.
Ils proposent que la direction du PNUE revienne
au fidèle Maurice Strong et que le siège de
l’organisation soit implanté à Nairobi (Kenya),
où Strong avait débuté sa carrière comme
représentant du pétrolier CalTex. Tout rentre
dans l’ordre. Les participants de ce premier
sommet se donnent rendez-vous dans dix ans pour
faire le point.
Le milliardaire David Rockefeller
milite pour l’arrêt de la croissance mondiale.
Il sponsorise un think tank, le Club de Rome [11].
Celui fait réaliser une étude par l’équipe de
Dennis Meadows (Massachussetts Institute of
Technologie), qui est publiée sous le titre
Halte à la croissance ? et devient un
best-seller. Il relance la question posée par
Thomas Malthus (1766-1834) : celle de la
croissance beaucoup plus rapide de la population
et de sa consommation que des richesses
produites. Alors que Malthus envisageait le
problème à l’échelle des îles britanniques, le
Club de Rome l’élargit à l’échelle de la
planète. Qu’adviendra t-il de l’humanité si la
population continue à croître de manière
quasi-exponentielle et si nous consommons les
ressources naturelles non renouvelables de la
Terre ? À un moment donné, nous devrons
affronter la pénurie et notre système
s’effondrera.

Rapport du Club de Rome : The
Limits to Growth (version française : Halte à la
croissance ?).
La relance du malthusianisme a de
quoi surprendre dans les années 70 car, à cette
époque, les historiens de la démographie ont
déjà largement établi que la croissance de la
population varie selon les groupes humains et
que le taux de fécondité des femmes diminue
considérablement lorsqu’elles ont accès à
l’éducation. Peu importe, le Club de Rome
s’empare des débats du PNUE et cristallise
l’attention sur la question des ressources non
renouvelables dans un monde fini.
Au delà des critiques méthodologiques qui ont
été formulées à l’encontre des modèles
mathématiques non différenciés du Club de Rome,
et malgré l’espoir que l’on peut placer dans le
progrès des sciences et des techniques pour
résoudre le problème, l’opinion publique
occidentale s’interroge sur la faiblesse de son
système de développement économique ; d’autant
plus qu’elle doit affronter au même moment une
pénurie temporaire de pétrole lors de la guerre
israélo-arabe d’octobre 73.
À Washington, le conseiller de
sécurité nationale Henry Kissinger commande un
rapport sur la question [12].
Sans surprise, il confirme ce que pense la
Maison-Blanche : ce ne sont pas les Etats riches
qui posent problème, mais les pays pauvres. On
peut y lire : « Nous ne savons pas si les
développements techniques permettront de nourrir
8 milliards de personnes, à plus forte raison 12
milliards au 21e siècle. Nous ne pouvons pas
être entièrement certains que des changements
climatiques dans la prochaine décade ne vont pas
créer des difficultés considérables pour nourrir
une population croissante, spécialement dans les
pays en voie de développement qui vivent dans
des conditions toujours plus marginales et
vulnérables. Il existe en définitive une
possibilité que le développement d’aujourd’hui
pointe vers des conditions malthusiennes dans de
nombreuses régions du monde » [13].
Sur la base de quoi, Washington décide de
conditionner l’aide au développement économique
du tiers-monde à des programmes de contrôle des
naissances, d’orienter l’action du Fonds des
Nations unies pour la Population dans le même
sens, et de soutenir certains mouvements
féministes dans le monde.

Le banquier David Rockefeller,
co-fondateur du Groupe de Bilderberg, fondateur
de la Commission trilatérale, ancien directeur
du Council on Foreign Relations et sponsor du
Club de Rome.
On désigne le courant idéologique
de Rockefeller non comme « malthusien », mais
comme « néo-malthusien » parce qu’il préconise
la diffusion de la pilule contraceptive et le
recours à l’avortement alors que ces solutions
auraient horrifié le pasteur Malthus, partisan
quant à lui de l’abstinence obligatoire.
Cependant, on comprend mieux cette doctrine
lorsqu’on la situe dans son contexte historique.
À la fin du XVIIIe siècle la famine sévit en
Angleterre. La loi fait obligation aux paroisses
de nourrir les pauvres, ce qui provoque
l’appauvrissement de la paroisse du pasteur
Malthus. Or, celui-ci observe que les pauvres
ont une fertilité bien supérieure à celle des
riches. Aussi sont-ils de plus en plus nombreux
et il est prévisible que la charge qu’ils
représentent pour la communauté continuera à
croître exponentiellement, alors que les revenus
de paroisse ne croissent qu’arithmétiquement. Le
moment viendra inexorablement où il ne sera plus
possible de nourrir les assistés et où ils
feront la Révolution comme en France.
En pleine Guerre froide, les néo-malthusiens
suivent le même raisonnement, mais cette fois
avec la crainte de foules affamées se jetant
dans les bras du communisme soviétique. Ils se
livrent à une critique du libéralisme et
réclament que le capitalisme soit protégé à la
fois par un contrôle étatique de l’accès aux
ressources naturelles mondiales et par une
diminution autoritaire de la démographie du
tiers-monde.
Revenons à la crise pétrolière de
1973. Aux États-Unis et en Israël, on s’inquiète
du moyen de pression dont disposent les pays
arabes producteurs de pétrole. Henry Kissinger,
Edward Luttwak et Lee Hamilton militent pour
protéger militairement l’accès des États-Unis au
pétrole du Golfe. En 1979, les État-Unis
continuent à souffrir de difficultés
économiques. À la Maison-Blanche, le conseiller
pour les Affaires intérieures, Stuart Eizenstat,
préconise de faire de l’OPEC un bouc-émissaire.
En définitive, le président Jimmy Carter (membre
de la Commission trilatérale, un autre think
tank sponsorisé par David Rockfeller et animé
par Zbignew Brzezinski) prononce son célèbre
discours sur la crise de confiance [14].
Il y souligne la nécessité pour les États-Unis
d’accéder à l’indépendance énergétique pour
retrouver foi en leur avenir économique. Six
mois plus tard, il annonce que l’accès des
États-Unis aux ressources énergétiques
nécessaires à son économie est élevé au rang de
priorité stratégique [15].
Cette décision conduira ultérieurement à la
création du Centcom et aux tentatives de
remodelage du Grand Moyen-Orient.

Pendant la guerre du Vietnam, des
équipes de l’US Air Force basées en Thaïlande
ont conduit une guerre climatique au Laos durant
5 ans. Chaque équipe était composée de 2 C-130
escortés de 2 F-4 (photo prise le 31 juillet
1968 à l’occasion de la 500e sortie aérienne).
En 1975, la chute de Saigon
marque la fin de la guerre au Vietnam et dans le
Sud-Est asiatique. Le bilan qui en est fait
permet de mettre en lumière la guerre
environnementale et climatique que les
États-Unis ont livré dans cette région. Le
Pentagone avait commandé à Dow Chemical et à
Monsanto de fabriquer les « herbicides de l’arc
en ciel », dont le plus célèbre, « l’agent
orange », était à base de dioxine. Ces produits
chimiques furent utilisés massivement et sur de
longues périodes d’abord pour détruire les
rizières et affamer les populations, puis pour
détruire les forêts où se cachaient les
résistants (Opération Ranch Hand). Au total 2,5
millions d’hectares sont empoisonnés et cinq
millions de personnes sont contaminées à des
degrés divers [16].
Le Pentagone avait également commandé
d’ensemencer les nuages du Laos avec de l’iodure
d’argent pour provoquer des pluies
torrentielles, allonger la saison de la mousson
et rendre impraticable la piste Ho Chi-Minh
permettant d’approvisionner la Résistance au
Sud-Vietnam (Opération Popeye) [17].
Il est convenu entre les États-Unis et l’Union
soviétique qu’avant toute discussion sur les
questions écologiques, il est indispensable d’en
exclure les guerres environnementales et
climatiques. Washington et Moscou rédigent alors
sans concertation internationale la
Convention sur l’interdiction d’utiliser des
techniques de modification de l’environnement à
des fins militaires ou toutes autres fins
hostiles. Elle est adopté de mauvaise grâce
par l’Assemblée générale des Nations Unies, fin
1976. Le document est écrit de telle sorte que
les deux super-puissances se réservent divers
moyens de contourner l’interdiction qu’elles
viennent d’édicter aux autres. Désormais les
guerres environnementales et climatiques
n’existent plus —en théorie—. Il est donc
inutile d’en parler.
(A suivre : « 1982-1996 :
L’écologie de marché »)
Source :
http://www.voltairenet.org/article163379.html
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