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Dr
Serge-Nicolas Nzi(*)
Lundi 19 avril 2010

Peut-on faire de la politique sans trahir ses
convictions et les idéaux de son propre camp ?
C’est la grande question qui assaille tous les
Africains qui veulent voir loin en commençant
par voir ce qui est devant eux. Dans les
sociétés africaines le traître est considéré
comme une personne maléfique qui est perçue
comme l’incarnation du diable.
En
définitive, la trahison touche aujourd’hui les
relations humaines dans toutes les sphères de la
société : la famille, l’amitié, la relation à
plus puissant que soi, au souverain et même la
relation à Dieu (puisqu’il peut s’agir d’une
rupture avec la foi). La trahison modifie
l’équilibre du monde.
Le
traître brise l’ordre moral, social et pervertit
les solidarités. La trahison est souvent causée
par l’envie, la soif du pouvoir, l’ambition : la
volonté de s’élever au dessus de sa condition,
de sortir d’un état de dépendance, de
s’affranchir d’une domination. En ce sens, elle
est aussi un danger pour la société, pour sa
cohésion et sa stabilité.
Nous
observons aujourd’hui, sur la scène politique
africaine, des hommes et des femmes qui se
livrent, sans vergogne, à des transhumances
politiques qui les font passer d’un parti à
l’autre rien que pour être dans le cercle de
celui qui est au pouvoir. Quels projets de
société ont-ils à nous proposer pour renforcer
le bonheur commun et le vivre ensemble ?
Leurs comportements nous font dire ici que la
psychologie humaine est un champ de travail très
vaste et que toutes les sensibilités méritent le
même intérêt, si nous voulons trouver des
explications cohérentes à la relation que chaque
peuple entretient avec son univers mental et
social. Nous voulons jeter un regard sur la
traîtrise dans la vie humaine et en politique
surtout, car c’est un domaine de la vie qui
engage la vie et le futur des millions de
personnes.
Cette démarche nous conduit, immédiatement, à
des questionnements auxquels nous ne sommes pas
certains d’avoir les réponses. Comment un homme
normal, qui a été élu pour veiller au bien-être
des habitants de son pays, peut-il signer un
contrat complètement défavorable à son pays ?
Comment peut-on être un chef d’État non pas au
service de son pays, mais pour préserver les
intérêts d’une tierce puissance dans le pays
qu’on dirige ?
Le
chef de l’État, agent étranger dans son propre
pays, est la réalité la plus humiliante et la
plus indigne des 50 ans d’indépendance des pays
africains. Nous sommes même arrivés à des
situations invraisemblables en Afrique où des
gouvernements ont accepté de réaliser des
projets grandioses non pas dans l’intérêt du
pays, mais pour les commissions financières
juteuses qui seront empochées par les uns et les
autres.
Le
cas des surfacturations des complexes sucriers
en Côte d’Ivoire dans les années 1970 reste un
cas d’école dans lequel les complexes achetés
par des pays voisins à 5 milliards de Francs
CFA, ont été vendus à ce pays à 11 milliards de
Francs CFA, et en bonus les auteurs de la
surfacturation n’ont jamais été poursuivis en
justice.
Dans
un pays, lorsque le président élu par la
majorité de ses concitoyens, s’appuie sur son
groupe ethnique pour gouverner, tous ceux qui ne
sont pas du bon groupe ethnique se sentent
trahis. Dans un tel système, la plupart des
entreprises d’État et tous les ministères
importants de souveraineté sont occupés par les
membres de l’ethnie présidentielle, laissant aux
autres, la condition féminine, la petite
enfance, les sports et loisirs, la francophonie,
le tourisme et l’artisanat.
Dans
un tel système la promotion économique, sociale
et professionnelle de ceux qui ne sont pas de
l’ethnie au pouvoir est, parfois, durablement
bloquée par l’arbitraire de ce système inique
qui régit la vie des institutions et de l’État.
Il s’ensuit un sentiment de trahison, une
frustration, une tristesse, une grande amertume
et un ressentiment qui finit par gangrener le
corps social de la nation et par conduire le
pays à des violences incontrôlables.
Le
Togo d’Eyadema avec les Kabyés, le Zaïre de
Mobutu avec les Ngbandis, la Côte d’Ivoire
d’Houphouët-Boigny avec les Baoulés aux premiers
rangs ainsi que le Rwanda d’Habyarimana avec les
Hutus, illustrent parfaitement cette vision
rétrograde de l’exercice du pouvoir politique au
service d’un groupe contre le reste de la
nation.
Nous
vivons dans un monde d’impostures, un monde
obscur et incertain que l’on dit entre chien et
loup où la facilité, la médiocrité, la lâcheté,
la corruption, la compromission, la forfaiture
et la méchanceté gratuite ont pris de l’avance
sur la raison, le bon sens, la justice, la paix.
La simple fraternité humaine et le courage de
vivre ensemble dans un monde qui nous appartient
tous, sont devenus des rêves inaccessibles à
notre génération.
Dans
les temps anciens, on coupait la langue du
menteur, on coupait la main du voleur et on
pendait le faux témoin ou le lâche, car le lâche
c’est celui qui renie sa propre parole et qui
manque à son devoir d’homme. Être lâche, c’est
manquer de courage mais aussi installer
durablement le faux dans la vie commune. Notre
frère, le capitaine para-commando Isidore Noël
Thomas Sankara, fut trahi et tué par ceux qui
prétendaient être ses amis, ses compagnons d’une
révolution démocratique et populaire, ayant pour
but la libération de leur pays de
l’assujettissement au capital étranger. C’est
aussi cela le visage de la félonie en politique.
Les
contrats, dans les temps anciens, étaient
conclus sur la base de la parole donnée.
Observons simplement aujourd’hui l’engorgement
des tribunaux pour les cas de contestation de
signatures sur des documents écrits pour nous
rendre compte que la modernité est parfois un
immense recul dans la communauté des hommes.
Pourquoi trahir est devenu, aujourd’hui, une
seconde nature chez les êtres humains ?
Il
est même arrivé des situations incroyables où la
religion trahit son propre message. Le silence
coupable de l’église catholique face au sort des
Juifs pendant la guerre est sous nos yeux. Les
États unis n’ont-ils pas soutenu et permis aux
Khmers rouges du Kampuchéa de siéger à l’ONU ?
Les
USA, n’ont-ils pas vendu des armes à l’Iran qui
était sous embargo international à la demande
américaine ? La France, qui prétend être la
patrie des droits de l’homme, n’a-t-elle pas
formé, équipé et entraîné l’armée mono ethnique
hutue, auteur du génocide rwandais ? Comme vous
le constatez un pays peut trahir ses propres
convictions et violer sa propre morale.
La
vie sur terre nous donne souvent l’occasion de
voir, de nos yeux, le mal ; cela nous fait
apprécier le bien. La stupidité nous fait
apprécier l’intelligence dans l’être humain. La
félonie nous fait apprécier la sincérité des
hommes et des nations. Les Africains ont, pour
cela, beaucoup de considération pour les pays
qui savent honorer la parole donnée.
C’est pourquoi nous voyons la nuit pour mieux
apprécier le jour, le silence pour que la parole
ait un sens, la maladie pour que la santé ait un
sens, la guerre pour que la paix ait un sens, la
mort pour mieux apprécier la vie et nous
remercions tous Dieu de nous avoir donné la
fatigue et les peines pour que le repos et la
joie aient un sens.
La
félonie est un acte de trahison d’un sujet
envers son souverain ; dans le droit moderne, on
peut l’assimiler à la haute trahison ou au crime
contre l’intérêt national. C’est aussi l’image
de l’infidélité, de la déloyauté et de la
forfaiture. Accepter l’argent de l’étranger et
prendre les armes contre son propre peuple est
un acte indigne qui fait de vous un traître et
un félon.
Exemple : La rébellion katangaise de Moïse
Tshombé qui avait reçu l’argent et le soutien
des Occidentaux pour déclencher le 11 juillet
1960, la sécession katangaise qui a affaibli le
Congo et le gouvernement de Patrice Lumumba pour
permettre l’arrivée d’un certain Joseph Désiré
Mobutu au pouvoir était une félonie et une
forfaiture dont le Congo ne s’est pas encore
remis jusqu’aujourd’hui.
Autres exemples : Pendant les années de plomb
de l’apartheid, il y avait des Noirs qui, en
échange d’un peu d’argent, collaboraient avec la
police blanche raciste et criminelle pour
dénoncer les nationalistes noirs et indiquer les
lieux de réunions de ceux qui luttaient pour une
société libre et juste pour tous. Comment un
homme normal peut-il trahir sa propre cause et
son propre avenir ? C’étaient des cas de
trahisons et de forfaiture qui nous sidèrent et
nous donnent froid dans le dos aujourd’hui
encore.
Les
6’000 Iraniens, rémunérés par la CIA, qui
marchèrent le 19 août 1953 devant le Parlement
Iranien pour exiger la démission du Premier
ministre iranien le Dr Mossadegh, étaient des
traîtres, des félons qui travaillaient sans le
savoir contre les intérêts pétroliers de leur
propre pays. Car, en échange, le pays a eu droit
à la dictature du Shah, qui a favorisé
l’avènement de l’ayatollah Khomeiny et
l’institutionnalisation de l’intégrisme
islamique en Iran de 1979 à ce jour.
Les
rebelles ivoiriens qui, en complicité avec la
France, ont déclenché une guerre absurde, pour
tuer des innocents, violer et éventrer des
femmes, piller les maisons et les ressources du
pays, jeter des milliers de personnes sur les
routes dans le seul but d’obtenir le départ de
Laurent Gbagbo du pouvoir, ont posé un acte de
forfaiture digne d’une félonie contre leur
propre peuple.
Il
va falloir, un jour, faire le bilan de cette
rébellion pour se rendre compte qu’au final la
partition de la Côte d’Ivoire a profité à ses
voisins par le détournement des ressources du
pays. Que cela a aussi affaibli la capacité de
production de la Côte d’Ivoire pour, finalement,
voir les rebelles siéger au gouvernement avec
Laurent Gbagbo. Même ceux qui ne sont pas des
tifosi de Gbagbo Laurent reconnaissent,
aujourd’hui, que les moyens qui ont été utilisés
contre lui et son pays relèvent pitoyablement du
brigandage et du gangstérisme.
L’histoire humaine est aussi une science dans
laquelle rien n’est écrit à l’avance : Moïse
Tshombé ne savait pas qu’il allait finir sa vie
dans une prison en Algérie, Mobutu ne savait pas
qu’il allait être chassé du Zaïre pour aller
mourir à l’étranger. Ahmadou Ahidjo n’imaginait
pas mourir en exil et être enterré au Sénégal en
dehors de son Cameroun natal.
Le
président de l’UNITA, Jonas Malheiro Savimbi
n’imaginait pas que la reconstruction de
l’Angola allait se faire sans lui.
Houphouët-Boigny n’imaginait pas, une seule
seconde, que la France allait un jour, en
complicité avec des pays voisins, favoriser la
partition de la Côte d’Ivoire. Tous ces gens ont
vu leurs certitudes vaciller sous leurs pieds
avant de mourir. La félonie a toujours un prix.
On ne trahit jamais sans conséquence, c’est une
simple leçon de la vie humaine.
Le
règne du dieu argent
Notre premier sentiment, en observant toutes les
trahisons qui jalonnent notre vie nationale
depuis les indépendances de nos pays africains,
est une immense honte. La honte de nous rendre
compte que le félon, le traître et les
faussaires sont les propres fils de nos pays,
qui vont s’allier à l’étranger pour trahir
l’intérêt commun, celui de la nation.
La
société africaine est aujourd’hui pervertie, le
fils renie le père, la mère renie sa fille, la
femme trompe son mari, le mari trahi abandonne
femme et enfants pour refaire sa vie avec une
femme plus jeune que sa propre fille. Nous
faisons tous le constat douloureux d’une société
en perdition où les dirigeants politiques
détournent l’argent public pour leurs petits
intérêts égoïstes et mesquins.
Comment la bassesse, la fourberie, la félonie,
la lâcheté, la perfidie, la duperie, la trahison
et la forfaiture, ont-elles pu s’incruster aussi
durablement dans cette société africaine qui,
hier encore, avait réussi à survivre aux
calamités de l’histoire (colonialisme, travaux
forcés, impôts de capitation et humiliations
diverses) grâce à sa force morale reposant sur
le respect de l’autre par la parole donnée, le
respect du bien public et le bouclier de la
solidarité familiale ? Comment avons-nous tourné
si facilement le dos à l’intelligence pour nous
embourber aussi profondément dans la médiocrité
?
L’argent roi, l’argent devenu maître, a étouffé
les énergies, dicté les extravagances et les
faiblesses de notre société en ouvrant les
portes à toutes les indécences et à tous les
abus. L’argent, à tout prix, a mis en danger la
culture authentique de nos peuples africains.
Cela débouche sur de moins en moins de liberté,
moins de respect des uns envers les autres et
met la famille déboussolée en hypothèque.
Verrès et Catilina surgissent de partout et il
n’est même plus de Cicéron pour dénoncer les
scandales qui s’accumulent. Néron plus arrogant
que jamais s’est installé, ce qui annonce
l’heure des martyrs…
Comme Caïn nous nous sommes retrouvés assassins
de nos propres valeurs. Abel disparu, nous ne
pouvons plus dormir. L’œil est allumé dans notre
nuit de honte et a conduit beaucoup d’entre nous
à prendre le chemin difficile et douloureux de
l’exil à l’étranger.
Telle est l’analyse que nous faisons de la
situation de nos pays africains et de nos
populations en ces heures difficiles où il est
plus qu’urgent de reconstruire la confiance
depuis la cellule familiale jusqu’au sommet de
l’État.
Le
prix de la félonie et de la traîtrise
La
félonie est le contraire du courage, c’est une
forfaiture. Pour clore ce chapitre nous voulons
rapporter à tous ceux qui trahissent les masses
africaines dans leur quête de liberté, de
bonheur et de justice sociale. Nous leur faisons
simplement don ici de l’histoire de Noury Saïd.
Né
dans une famille riche, Noury Saïd, avait fait
ses études à l’Académie militaire d’Istanbul.
Opportuniste jusqu’au bout des doigts, il tomba
entre les mains des anglais quand ceux-ci
occupèrent Bassora pendant la première guerre
mondiale. Il leur offrit ses services, c’est le
propre des traîtres. Quelque mois plus tard, on
le trouvait auprès du fameux colonel Thomas
Edward Lawrence, plus connu sous le nom de
Lawrence d’Arabie, fomentant « la révolte arabe
entre 1916 et 1918 ».
Les
anglais le mirent à la disposition de Faysal,
fils du Chérif de la Mecque, qui devint, en
1921, Roi d’Irak. Dès 1930 sur la pression de
Londres, il devenait premier ministre d’Irak,
poste qu’il devait occuper pendant une longue
période. Piètre orateur, parlant mal l’arabe, il
détestait le Président égyptien Gamal Abdel
Nasser qui l’accusait ouvertement d’être un
agent au service de l’intelligence service
britannique.
Les
masses irakiennes le détestaient et priaient
pour son malheur dans les mosquées. Car, dans la
réalité, il dirigeait et orientait le
gouvernement irakien dans le sens des intérêts
britanniques, c’était un traite et un félon.
Lors de la révolution irakienne du général Abdel
Karim Kassem le 14 juillet 1958, qui mit fin à
la monarchie en Irak, Noury Saïd, tenta de fuir
en se déguisant en femme, mais reconnu il fut
abattu. Son corps, traîné dans la ville de
Bagdad, provoqua la joie et les applaudissements
de la population en liesse. Il fut jeté sous des
voitures jusqu’à l’aplatir et à le rendre
méconnaissable. Telle était, et est toujours, la
haine des masses, contre la traîtrise et la
félonie politique que nous connaissons au
quotidien dans ce vaste tiers monde dont nous
sommes les fils.
Nous
rappelons ici pour mémoire qu’après la fuite de
Jean-Claude Duvalier, le peuple en colère avait
détruit le Tombeau du père Duvalier et que les
restes mortuaires de feu le président François
Duvalier d’Haïti, furent traînés dans les rues
de Port-au-Prince le 7 février 1986, avant
d’être aspergés d’essence et brûlés dans une
liesse populaire. Quant au président Samuel
Kanyon Doé du Liberia, il fut capturé, torturé,
tué et découpé en morceaux comme un sanglier par
ses opposants le 9 septembre 1990.
Nous
n’approuvons pas ces méthodes macabres et
expéditives, mais la félonie et la traîtrise se
paient au prix fort, car très souvent, elles ne
laissent pas d’autres choix aux foules enragées
de douleurs et de souffrances, qui du jour au
lendemain, brisent les chaînes de l’oppression
et de la servitude .
Que
tous ceux qui acceptent, aujourd’hui encore,
d’être les agents des intérêts l’étrangers, ceux
qui choisissent le chemin de la félonie et de la
traîtrise contre leur peuple et leur propre pays
se souviennent du sort que la foule en colère et
la rue avaient réservé à Noury Saïd, dans
l’après-midi du lundi 14 juillet 1958, dans
Bagdad en liesse.
Conclusion générale
Notre continent, l’Afrique, se trouve à un
carrefour important de son histoire douloureuse
dans laquelle les grandes et petites trahisons
ont occupé une grande place. Il est temps
d’affronter courageusement nos problèmes sans
faux-fuyant pour arracher nos pays des mains des
eunuques qui nous dirigent, pour que l’homme
africain quitte les soutes froides et sombres de
l’histoire.
Souvenons-nous qu’à l’ouverture du sommet des
chefs d’États francophones de Cotonou du 2 au 4
décembre 1995, le président français, Jacques
Chirac avait sollicité une minute de silence à
la mémoire de son ami, le dictateur rwandais
Juvénal Habyarimana, sans avoir un seul mot de
compassion pour les milliers de morts du
génocide rwandais, perpétré par l’armée mono
ethnique hutue du défunt président Habyarimana.
Quand les Rwandais parlent des complicités
françaises dans le génocide qui a ravagé leur
pays, nous voici devant une des évidences.
Cela
ne nous étonne pas, car la France a toujours,
par lâcheté et par traîtrise, honoré les
dictateurs au détriment des peuples africains.
C’est bizarre qu’aucun des chefs d’États
africains présents n’ait élevé la moindre
protestation devant un tel étalage de cynisme.
Ce jour-là, les Africains découvraient effarés
et avec tristesse qu’ils sont dirigés par des
eunuques.
«
Lorsque dans un moment de lucidité, l’on sait la
direction définie, il nous appartient de la
réaliser ou trahir. » C’est ce que nous disait,
hier encore, notre frère Frantz Fanon, ce
médecin psychiatre antillais qui en soignant les
fous voulait aussi sauver les hommes. Il avait
quitté son poste de médecin à l’hôpital
psychiatrique de Blida pour rejoindre la lutte
de libération du peuple algérien.
Dans
son livre « Les damnés de la terre », il évoque
ce qu’il appelle les « nègres blancs ». Il
désigne, par là, les dirigeants des anciennes
colonies qui, bien que leur pays soit devenu
indépendant, se comportent comme des laquais.
À
cet égard nous pouvons regarder l’attitude des
dirigeants politiques membres du réseau
franco-africain, très souvent absents aux
réunions des organisations africaines
d’intégration économique et qui se précipitent à
la table du président français comme des nègres
blancs, des laquais, voire même comme des
eunuques dévoués corps et âme à leur souverain.
Dans
l’empire Ottoman et dans l’empire du Milieu, les
eunuques qui étaient des hommes castrés chargés
de la surveillance du harem impérial, mais aussi
constituaient une redoutable garde rapprochée
très dévouée à l’empereur, ne pouvant pas
procréer et incapables de fonder une dynastie,
haïssaient et méprisaient leur propre peuple
envers lequel ils n’avaient aucun devoir.
Nous
sommes dans le même cas de figure avec la
plupart des élites politiques africaines de
l’espace francophone, castrées, frappées de
stérilité, incapables de féconder le bonheur
commun et le vivre ensemble, elles se mettent au
service de la France, méprisant leur peuple à
qui elles ne doivent rien. Par lâcheté et par
traîtrise, elles sont plus fidèles à la France
qu’à leur propre pays.
Car
ces dirigeants savent que le danger, contre leur
régime, viendra du peuple et du suffrage
universel qu’ils méprisent, ils ont donc renoncé
à la souveraineté de leur pays et tueraient leur
mère pour plaire à la France qui est la nation
européenne qui a avalisé les élections truquées
qui leur ont permis d’arriver au pouvoir ; ils
ne doivent rien au peuple.
Voilà pourquoi ils retardent son progrès et son
bonheur en l’enfonçant un peu plus, chaque jour
que Dieu fait, dans l’obscurantisme et des
aberrations de type stalinienne. Telle est la
triste réalité qui découle du drame des
trahisons successives que vivent les peuples
africains.
Beaucoup d’Africains expliquent d’ailleurs les
pillages qui accompagnent la chute de nos
régimes politiques par un excès de colère
populaire, qui s’attaque au symbole de richesse
et d’opulence du régime déchu. Car disent-ils ce
sont ces choses matérielles qui les rendent
insensibles au sort de la majorité de leurs
compatriotes. Le pillage, considéré par les
populations comme une forme de redistribution
démocratique, c’est aussi la réponse du petit
peuple à la trahison des élites.
C’est justement pourquoi, très souvent, après le
pillage, la populace en colère met le feu au
domicile des membres de la nomenklatura pour
exorciser la félonie, le diable et le mal dont
ils sont porteurs, mal qui vit en eux et qui les
a conduits au mépris, à la suffisance, et à la
trahison des valeurs communes.
D’Houphouët-Boigny à Ahmadou Ahidjo, de Mobutu à
Bokassa, de Maurice Yaméogo, à Étienne Eyadema,
de Blaise Compaoré, à Sassou Nguesso, d’Idris
Deby à Paul Biya en passant par François Bozizé
et El Hadj Ali Bongo Odimba, nous vivons
aujourd’hui encore le temps des eunuques. Une
période qui marque le triomphe de la trahison,
de la lâcheté et celui de l’arrogance de ceux
qui représentent les intérêts étrangers dans
leur propre pays.
Il
faut que cela change ! En effet il nous faudra
deux fois plus de courages, aujourd’hui, pour
répondre à l’immense besoin de justice de nos
populations africaines. D’une meilleure
redistribution des biens, d’une organisation
plus équitable de la société africaine, avec
d’avantage de participation, une conception plus
désintéressée du service public au profit de
tous.
Il y
a, aujourd’hui, des violations sélectives et
massives des droits de l’homme qui affectent la
société africaine dans son ensemble. Cela nous
amène à exprimer ici le désir légitime pour la
population : les médias et la politique d’une
libre expression respectueuse des opinions des
autres et des biens communs au service de tous
et non de quelques-uns.
Par
exemple, avoir aussi, chez nous, des routes
praticables en toutes saisons, manger à sa faim,
se soigner, boire de l’eau potable, avoir un
logement décent, un travail honnête, une pension
pour ses vieux jours, le respect des
responsabilités familiales, scolariser ses
enfants, car la victoire de l’Afrique sur
l’analphabétisme est à ce prix. Bref, tout ce
qui fait que les enfants, les vieillards, les
hommes, et les femmes d’un pays puissent mener
une vie vraiment humaine. Nous faisons appel à
nos amis européens, à nos élites politiques, à
tous ceux qui disposent de la richesse, de la
culture et du bon sens, pour qu’ils comprennent
leur grave et urgente responsabilité.
Dans
cette voie, nos élites politiques doivent être
moins hautaines et méprisantes ; elles doivent
éviter d’étaler l’or et les richesses acquis sur
le dos et la sueur des populations. Il faut être
moins suffisant, moins médiocre et très humble.
L’humilité est un capital d’avenir dans la vie
politique.
La
clé de cette alternative passe par le suffrage
universel. Il faut tourner le dos à la lâcheté,
à l’arrogance, à la fourberie et aux mensonges
pour embrasser le courage, le courage des
peuples africains, dont le travail et l’ardeur
au combat ont été piétinés, car au final, nous
avons détruit l’ancienne maison, sans construire
la nouvelle.
Nous
sommes aujourd’hui au bord de la route, sous la
pluie, sans toit, livrés à nous-mêmes, dans un
monde d’égoïsme institutionnalisé. L’humilité et
la fidélité aux combats de nos peuples
africains, demeurent la clé des temps nouveaux.
Comme l’écrivait si bien notre frère, le poète
haïtien, Jacques Stéphane Alexis : « Nous
resterons fidèles, jusqu’à plus ample
démonstration, à la formule selon laquelle le
peuple, pris dans sa nasse, est la seule source
de toute culture vivante ; il en est en quelque
sorte la base, le fondement sur lequel viennent
rejaillir les apports des hommes de cultures. »
C’est parce que nous avons très souvent été
trahis que notre soif de justice et de
reconnaissance est plus grande. Reconnaissance
dans la redistribution, reconnaissance de la
nation qui doit désormais être le partenaire de
tous les citoyens pour se raccorder à elle-même
afin de ne plus se trahir et conduire le peuple
aux amers désillusions d’hier. C’est de cela
qu’il s’agit.| Dr. Serge-Nicolas Nzi*
[1]
Notes:
[1]
*Dr. Serge-Nicolas Nzi, Chercheur en
communication Vezia-Lugano, Suisse
Source :
http://www.afriquechos.ch/spip.php?rubrique32#
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