"Ce coup d'Etat est un coup de grâce de
Dieu". Cette appréciation lapidaire du putsch du
colonel voltaïque Saye Zerbo en 1980 n'est pas
celle d'un sous-fifre en treillis ou d'un
politicien à la veste déjà retournée. Cette
phrase, prononcée bien avant que le président
Saye Zerbo ne se révèle dans la piété
chrétienne, est celle du vénéré cardinal Paul
Zoungrana. Quelle mouche infidèle l'avait donc
piqué ?
En 2001 encore, les hommes de Dieu s'aventurent
dans des analyses politiques hasardeuses. Le 19
octobre dernier, on pouvait se croire branché
sur
Radio Vatican en écoutant
Radio
France internationale. S'exprimant sur le
dialogue intercongolais, le cardinal Frédéric
Etsoun, archevêque de Kinshasa, "s'oubliait"
dans une déclaration aussi triviale que peu
diplomatique : "Le médiateur ne comprend rien".
Tout cela parce que l'ex-exemplaire ex-président
bostwanais Quett Masire n'avait pas impliqué les
chefs religieux dans ces négociations
politiques. Reconnaissance réclamée n'est que
vanité.
André Malraux, dont on célèbre le centenaire de
la naissance, l'avait bien prédit : le siècle
numéro 21 est "religieux". En sous-main ou à
visage découvert, le Tout-Puissant continue son
trouble-jeu politique engagé il y a belle
lurette : théologie de la libération, pape dont
on dit qu'il fit s'écrouler le rideau de fer,
père Aristide perclus de corruption, stables
Ayatollahs ou démodé mollah Omar, cohabitation
avec le tout-puissant roi-dollar dans les
discours politiques... Et il a même son terrain
à lui tout-seul, le Vatican, Etat théocratique
que Mussolini, fasciste bon prince, avait bien
voulu offrir au Pape.
En Afrique, cerise sur le gâteau, Dieu semble
s'amuser encore plus en passant d'une discipline
à l'autre. Ici, il délègue ses pontes chrétiens
pour d'émouvantes messes de réconciliation ; là,
il sponsorise des opposants ; ailleurs, il
inspire un dirigeant illuminé, une charia ou un
bâtisseur de cathédrale. La séparation des
pouvoirs ne concerne guère ceux du Ciel et ceux
de la terre.
Séduction mutuelle
A son heure de gloire, l'idéologue soudanais
Hassan al-Tourabi reprochait aux Américains
d'avoir voulu "expulser la religion de la
politique". Qu'il se rassure ; églises et
pouvoir se font toujours la cour. Subissant les
assauts des autorités laïques, les pieuses
hiérarchies jouent tantôt les vierges
effarouchées, tantôt les héros brandissant le
glaive divin pour sauver les Etats du chaos.
Leader "inespérant" d'un Sénégal à 94%
islamique, Abdoulaye Wade, allégeant, guette le
Ndiggel, la consigne sacrée du khalife
mouride à ses fidèles. Il y a quelques années,
le khalife général Serigne Abdoul Lakhad Mbacké
s'exprimait en faveur d'Abdou Diouf, pourtant de
la confrérie tidjane. Depuis, l'actuel, Serigne
Saliou Mbacké, le moins politique des Khalifes,
fait semblant d'être sourd. Mais, avant les
législatives, Wade a réussi à placer un influent
khalife mouride sur sa liste de députés. Gare à
celui qui négligerait les baye Fall (volontaires
du mouridisme qui font la quête sociale dans les
rues) et autres jeunes mourides. Ils menacent de
créer un parti islamiste et de revendiquer une
République islamique. Ben Laden pourrait faire
s'écrouler autre chose que des immeubles...
Sous le régime d'exception du président nigérien
Seyni Kountché, l'Association islamique du Niger
avait un "monopole d'exercice" qui lui conférait
l'écho nécessaire pour affirmer sans ambages que
le pouvoir était un "don de Dieu" et que les
Nigériens devaient donc se plier aux voies
impénétrables du Seigneur qui avait choisi leur
leader. En récompense de cette mission "d'opium
du peuple", imams, cadis et autres cheiks
étaient consultés avant les grandes décisions
politiques. Aujourd'hui, "victimes" de la
laïcité et d'un chef d'Etat qui n'a -
extraordinairement - pas fait son pèlerinage
purificateur, ils n'ont que leurs sourates pour
se lamenter.
Le Malien Alpha Omar Konaré, lui, a effectué
cette année le séjour à La Mecque. Dans la plus
grande discrétion. Depuis, sans doute illuminé
par son voyage, il effectue des actes de
bienséance ou de bienfaisance en direction de la
"oumma islamique" malienne. Le 15 décembre, on
inaugurait la "maison du hadj". C'est qu'au
Mali, on ne plaisante pas avec l'Islam et chaque
candidat à la présidentielle aime organiser des
rencontres politico-religieuses ; ainsi Me
Mountaga Tall que la presse qualifie de
"candidat des ulémas" pour l'élection de 2002.
Racolage sur la voie sacrée...
Plus caricatural, El Hadj Albert Bernard Omar
Bongo, soucieux d'être proche de toutes les
sensibilités de son émirat gabonais, navigue de
l'Islam au Catholicisme. L'opportunisme
religieux ne l'empêche pas de rester en toutes
circonstances animiste et franc-maçon.
Qui a fait le premier appel du pied ? Les
religieux ne sont pas en reste dans ce jeu de
séduction. Un exemple suffit. L'ancien évêque de
Lomé, Monseigneur Dosseh Agnroh, comparait le
général-président à un "dieu de la terre". Bien
inspiré, le flagorneur verra son expression
reprise par les partisans d'Eyadéma lors des
troubles sociopolitiques du Togo. Une carrière
de publicitaire ou d'hagiographe qui
s'ignorait...
En Côte d'Ivoire, les "pieux" utilisent la
politique pour se régler des comptes, se muant
en gladiateurs de l'arène politique, le couteau
entre les dents. Dans les propos de El hadj
Harissou Fofana Karim, imam d'un groupe appelé
Al Coran ou dans ceux de Bernadette Boni,
présidente de l'ONG d'inspiration catholique
"Concorde-CI", peu d'ambiguïté : les
responsables de la crise en terre d'Eburnie ne
semblent pas être de droite ou de gauche, du
nord ou du sud. Ils sont les musulmans ou les
catholiques. C'est selon. Guerre sainte à
relents politiques...
Lorsque les prêtres et religieuses décident
d'aller plus loin et de prendre les "armes" de
la politique sans passer par celles de la
démocratie, ils alimentent, plus que par leur
silence, les génocides...
Conférences nationales religieuses
Pour remettre ou faire semblant de remettre à
plat le système politique, purger de leurs
aigreurs les victimes des gouvernants et se
donner finalement un blanc-seing par une
nouvelle virginité, les hommes d'Etat organisent
avec faste de grand-messes et en particulier des
conférences nationales, chacun selon sa propre
recette. Et une soutane, dans ce genre
d'expiation collective, ça fait toujours son
petit effet, surtout quand le credo est un
confiteor. Le christianisme, nourri de la
contrition et de l'auto-flagellation, y fait
merveille.
L'expérience la plus "romantique" et romanesque
dans ce domaine reste celle de l'Afrique du Sud
et de sa "Commission de la vérité et de la
réconciliation". En 1995, après l'abolition de
l'apartheid, le charismatique président Mandela
désigne le médiatique archevêque Desmond Tutu
chef de la commission. Pas de tribunal, juste
une tribune expiatoire où "pardon à relents
religieux" est le maître mot.
Quelques années plus tôt, au Bénin, autre
transition en douceur avec l'aide du dieu
chrétien. Monseigneur Isidore de Souza,
archevêque coadjuteur de Cotonou, préside en
février 1990 la Conférence nationale des forces
vives et met en place le Haut Conseil de la
République qu'il préside pour faire oublier le
cauchemar "anticlérical" d'un pouvoir marxiste.
Au Congo, le 12 mars 1991, c'est une Conférence
nationale dite "souveraine" qui voit un comité
élire président, par acclamation, Monseigneur
Ernest Kombo, évêque catholique d'Owando. Celle
du Zaïre mise à part, cette conférence sera la
plus longue d'Afrique, près de 5 mois. Qui dit
la messe pendant ce temps ?
A la même époque, un débat parallèle, mais plus
conflictuel, se déroule dans un Zaïre voisin au
bord de la guerre civile. Après de multiples
tentatives d'imposer une conférence
constitutionnelle, le pouvoir déjà lézardé de
Mobutu, contraint et forcé, convoque la
Conférence nationale par une ordonnance
présidentielle du 11 avril 1991. Emaillée de
violences et constamment suspendue, elle clôt
péniblement ses travaux le 6 décembre 1992,
après avoir élu, le 4 août, Monseigneur Laurent
Monsengwo président du Haut conseil de la
République. Le 1er juillet 1995, cet ancien
président de conférence nationale est destitué
de son poste. Des dérapages plus spectaculaires
ont lieu du côté de l'Afrique de l'Ouest.
Frictions et ersatz
28 juillet - 28 août 1991. Monseigneur Philippe
Fanoko Kpodzro dirige la Conférence nationale
Souveraine togolaise. Dans la foulée, les
délégués le désignent pour diriger le Parlement
de la transition, le Haut conseil de la
République. Mission ô combien périlleuse pour
l'évêque de Lomé qui sera pris en otage en
octobre 1992 par des éléments incontrôlés des
forces armées, dépouillé de ses lunettes et
exposé à genoux au soleil en plein midi. Cette
humiliation en forme de chemin de croix sera à
l'origine de la grève générale de novembre et de
la suspension de la coopération de l'Union
européenne. Le 13 janvier 1999, le pouvoir
togolais invite trois confessions religieuses à
venir fêter sans rancune l'anniversaire de la
mort de Sylvanus Olympio. Mgr Kojro, échaudé et
frondeur, indique que, désormais, une autorité
désireuse de solliciter un office religieux
n'aura qu'à se déplacer à l'Eglise.
Au Burkina Faso, Blaise Compaoré rejette dès
1990 l'idée d'une Conférence nationale. Mais,
sous la pression d'une rue qui n'arrive pas à
digérer l'assassinat du journaliste Norbert
Zongo (voir page 20), il suscite début 1999 la
mise en place d'un Collège de Sages, présidé par
Monseigneur Anselme Sanou, évêque de l'Ouest qui
a l'intérêt de ne pas représenter de façon trop
ostentatoire le pouvoir Compaoré (Mgr Jean-Marie
Compaoré est archevêque de Ouagadougou). Le même
Sanou "célébrera" la surréaliste Journée de
pardon le 30 mars 2001, dans un stade où les
religieux de tous poils remplacent les
footballeurs sur la pelouse.
Au programme : cartons jaunes pour les
différents pouvoirs qui s'étaient succédé depuis
l'indépendance de la Haute-Volta, carton rouge
pour les anti-démocrates, mea culpa vaporeux et
bénédictions.
C'est à Ouagadougou encore que des Evêques de
tous horizons africains se réunissaient du 12 au
19 novembre dernier autour du thème "L'Eglise au
service de la réconciliation et de la paix en
Afrique de l'Ouest". C'est qu'il y a des guerres
de religion à faire oublier et des
évangélisations musclées à se faire pardonner.
Beaucoup de prêchi-prêcha et, en filigrane,
l'interrogation du rôle de l'Eglise dans les
conflits. Comme un prétendu eunuque dissimulant
dans un harem une excitation inexpliquée, les
hommes de foi paraissent toujours maladroits au
milieu des politiciens, réaffirmant leur volonté
de ne pas y toucher, tout en répétant la portée
éminemment politique des textes dits saints.
Parole divine qui remplace parfois
dangereusement la parole humaine, comme dans
certaines provinces nigérianes. Seigneurs et
monseigneurs...