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Les
monnaies africaines servant d’équivalent général
dans les transactions ne peuvent évoluer vers
une monnaie commune d’ici à l’an 2021 sur
décision des chefs d’Etats membres de l’Union
africaine. Le rôle de la monnaie dans la
création de la valeur ajoutée met en exergue la
nécessité d’une période de transition où
harmonisation, convergence, amélioration de la
compétitivité des entreprises africaines,
meilleure gouvernance des affaires publiques et
commerce intra-régional ont leur rôle à jouer. A
défaut, la monnaie commune africaine risque de
ne pas voir le jour comme prévu et la banque
centrale africaine qui en serait garante risque
de rencontrer des difficultés pour s’affranchir
de la servitude. Il est question de retrouver
une souveraineté monétaire, et donc la liberté
d’agir en Afrique au service des populations
africaines.
Sommaire
Introduction : le rôle de la monnaie dans la
création de la valeur ajoutée.
1. La
monnaie commune : vers la levée de
l’intangibilité des frontières africaines.
2.
L’indispensable transition : harmonisation,
convergence et monnaie commune.
3. Une
banque centrale n’est pas une banque de
développement.
4. Pas de
monnaie commune sous-régionale sans respect des
critères de convergence
5.
Promouvoir la compétitivité pour améliorer la
convergence monétaire.
6.
Rationaliser les doublons : un pays par zone
monétaire.
Conclusion
: Monnaie commune : servitude ou liberté en
Afrique ?
Introduction : le rôle de la monnaie dans la
création de la valeur ajoutée
L’impossibilité de qualifier les pays africains
de pays industrialisés met en exergue la
difficulté qu’il y a à créer de la valeur
ajoutée et de la croissance économique durables
en Afrique. Les fruits de cette croissance
économique doivent nécessairement être partagés
sous la forme d’infrastructures d’amélioration
du mieux-être pour la population avec des effets
bénéfiques sur l’environnement social. Cela
suppose une certaine autonomie et une prise en
compte des préoccupations des populations
africaines lors des arbitrages budgétaires et
financiers. Or, les dirigeants africains ne
représentent pas toujours leur population et
certains subissent des pressions extérieures au
point d’accorder plus de priorité aux intérêts
étrangers, ceci aux dépens de ceux de la
population. Cette gouvernance par personne
interposée ainsi que le manque de rigueur dans
la gestion des affaires publiques se reflètent
automatiquement dans les indicateurs
macro-économiques. Il faut donc revoir
complètement le rôle de la monnaie dans le
processus de création de valeur ajoutée et de
richesses en Afrique. Les échanges étant un des
moteurs de la création de richesses, il devient
urgent de s’interroger sur les conséquences de
l’intangibilité des frontières africaines sur
les échanges.
La
monnaie commune : vers la levée de
l’intangibilité des frontières africaines
Il ne
s’agit donc pas uniquement d’un problème de
pauvreté en Afrique mais d’un problème
d’arbitrage au profit de la collectivité. On
aboutit souvent alors à des situations de
viscosité décisionnelle1 qui ne profitent
pas au citoyen africain. La monnaie, en tant
qu’équivalent général intégrant les fonctions
d’unité de paiement, d’unité de compte et
d’unité de réserve, n’y échappe pas. On ne peut
donc souhaiter l’avènement d’une monnaie
africaine dans un tel contexte. Il s’agira d’une
monnaie de singe dont la crédibilité sera remise
en cause au moindre choc financier. Par
ailleurs, l’ingérence intempestive des chefs
d’Etat auprès de l’institut central d’émission
national comme régional pour s’octroyer des
crédits pour éponger des déficits budgétaires
liés à des arbitrages maladroits aurait pour
conséquence d’exporter les défaillances de
l’Etat vers la banque centrale avec une
conséquence directe sur la valeur et la qualité
de la monnaie.
On
passerait alors d’un Etat défaillant
économiquement à une banque centrale défaillante
usant d’une monnaie affaiblie. Ainsi la
compétitivité des économies africaines et la
capacité des Etats africains à générer des
ressources budgétaires saines ne peuvent être
dissociées de la nécessité de respecter une
certaine indépendance des institutions
d’émission monétaire et un certain autocontrôle
structuré autour des critères de convergence.
L’avènement d’une monnaie commune africaine
crédible devra passer par plusieurs étapes avant
de devenir une monnaie unique à terme.
Paradoxalement, l’accélération du processus
devra passer par la levée de l’intangibilité des
frontières actuelles, au moins sur le plan de la
libre circulation des biens et des personnes.
Pour
attendre cet objectif, l’Afrique doit s’attacher
à organiser l’harmonisation et la convergence de
certains critères macro-économiques. La
coopération entre des Etats africains, qualifiés
parfois d’Etats défaillants sur le plan
économique, d’Etats organisés en fonction des
recettes instables imposées par les termes de
l’échange ou encore d’Etats dépendant des
variations climatiques sont d’autant de
contraintes qui peuvent faire croire à un défi
impossible à relever.
L’indispensable transition : harmonisation,
convergence et monnaie commune
L’unité
africaine et la volonté affichée d’y parvenir
animant les chefs d’Etat africains reposent sur
les efforts d’intégration du continent. Les
efforts d’amélioration de la gouvernance
politique et économique prônée par le Nouveau
partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD)
ne peuvent faire l’économie de l’harmonisation
et de la cohérence des politiques monétaires,
financières et économiques. Cela ne peut se
faire en isolation ou en marge de la
construction d’un environnement institutionnel,
légal et judiciaire prévisible.
Il n’est
donc pas possible de dissocier la conquête de la
souveraineté politique de la souveraineté
économique et financière. Dès 1963, la défunte
Organisation de l’Unité africaine (OUA) a posé
les bases de la création d’une monnaie africaine
unique sur un plan continental. L’article 44 du
Traité instituant la Communauté économique
africaine (AEC) et l’article 19 de l’Acte
constitutif de l’Union monétaire africaine3
adopté le 11 juillet 2000 à Lomé ont posé les
bases de la création de l’Union monétaire
africaine. Face aux contraintes multiples, il
apparaît clairement qu’il sera nécessaire de
passer par une période transitoire et
d’harmonisation des zones monétaires régionales
avec des monnaies sous-régionales avant
d’envisager la création d’une monnaie
continentale et d’une banque centrale africaine.
Une
banque centrale n’est pas une banque de
développement
La
définition d’une banque centrale s’impose du
fait des interprétations équivoques de certains
dirigeants politiques africains. Il est encore
souvent inconcevable pour ces derniers de voir
cette institution s’affranchir de leurs
injonctions et organiser son indépendance sur la
base d’une orthodoxie financière en conformité
avec la banque des règlements internationaux, la
banque qui encourage la coopération entre les
banques centrales avec pour objectif d’assurer
la stabilité monétaire et financière. Par
ailleurs, il y a souvent une difficulté pour les
mêmes dirigeants de concevoir qu’une banque
centrale n’est pas nécessairement une banque de
« développement » mais d’abord une
institution d’organisation de la crédibilité de
la monnaie. Elle ne peut, au risque de se
décrédibiliser, soutenir indéfiniment des
déficits budgétaires appelés par défaut de
langage un soutien au développement alors qu’il
s’agit souvent de conséquences de décisions
erronées, reflétant souvent une difficulté à
prendre ses responsabilités vis-à-vis des
citoyens.
Une banque
centrale est une banque dotée de privilèges plus
ou moins étendus pour émettre de la monnaie en
échange du financement de la dette publique.
Pour ce faire, elle a besoin de s’assurer du
respect d’un certain nombre de règles de
prudence et de critères de convergence. Sans
garde-fou, un tel système dans le contexte
africain peut conduire à financer indéfiniment
un pays dont la gouvernance est déficiente. Cela
peut avoir, entre autres, comme conséquences des
dévaluations successives et une inflation non
maîtrisée.
On parle
alors d’Etat défaillant, incapable d’honorer ses
engagements vis-à-vis de ses principaux
créditeurs y compris les opérateurs économiques
locaux, ce qui a pour conséquence de mettre en
jeu la stabilité financière et la sécurité
collective. La banque centrale, devenue avec
l’évolution la « banque des banques », a
aussi pour fonction de refinancer les banques
secondaires. De ce fait, elle influence
directement les liquidités et la monnaie en
circulation en fournissant de la monnaie «
centrale », sous la forme de création
monétaire.
La banque
centrale fonde l’unité et la pérennité du
système de paiements. Elle est la garante de la
monnaie nationale et assure la confiance en
elle. En veillant à la stabilité de la valeur
interne et externe de la monnaie : elle a un
rôle d’une part sur la politique monétaire et,
d’autre part, sur celle de change. En tant
qu’institution qualifiée de «prêteur en
dernier ressort », la banque centrale doit
veiller à prévenir les crises et les
défaillances en cascades des banques tout en
veillant à ce que celles-ci n’aient pas de
conséquences fâcheuses sur le système de
paiements.
Ainsi,
accepter de céder une parcelle du pouvoir
national à une structure sous-régionale ou
continentale, fusse-t-elle une banque centrale,
a toujours posé un problème en Afrique. En cela,
c’est tout le problème de l’intégration
monétaire qui est posé en filigrane. Cette
intégration suppose que plusieurs économies
aient entre elles une mobilité totale des
capitaux. Cela peut prendre la forme de monnaies
liées entre elles par des taux de change fixes
ou alors prendre la forme d’une monnaie unique
dans le cadre d’une union monétaire. Les chefs
d’Etat africains ont choisi la seconde approche
et, compte tenu des contraintes liées aux
frontières dites intangibles, ont sagement
repousser la date de création de cette monnaie
commune à l’an 2021.
Pas de
monnaie commune sous-régionale sans respect des
critères de convergence
Le
processus menant à cette intégration monétaire
risque d’être long et laborieux car elle suppose
des efforts titanesques tant sur le plan de
l’harmonisation que de la décentralisation des
prérogatives des autorités nationales vers des
autorités sous-régionales et continentales. La
réalité est que l’on s’occupe plus de fixer des
taux de change que de s’assurer de la mobilité
des capitaux qui sont les signes avant coureurs
annonçant l’émergence d’une monnaie unique dont
la crédibilité est garantie. Ainsi, il n’y pas
d’intégration sans une stabilité des taux de
change. Au niveau sous-régional ou continental,
cela signifie une perte plus ou moins grande
d’autonomie de la politique monétaire nationale
quant elle existe. L’approche minimaliste des
chefs d’Etat africains sur la perte d’autonomie
en général ne présage pas d’une avancée radicale
sur ce sujet malgré les effets de manche
associés aux déclarations volontaristes
exprimées ici et là. Ainsi les dirigeants
décrétèrent d’abord la monnaie commune et la
création d’une banque centrale puis tentent au
cours du premier trimestre 2005 de réaliser
l’étude de faisabilité. Celle-ci devra définir :
☼
les
modalités et les mécanismes pour la création de
cette monnaie et cette banque,
☼
les
étapes de la création d’une véritable union
monétaire,
☼
les
différentes formes d’unions monétaires et les
mécanismes parallèles pour l’harmonisation
monétaire et la coopération financière au sein
et entre les communautés économiques régionales
(CER), ceci en collaboration avec l’Union
africaine et l’association des banques centrales
africaines (ACBA).
Il est
bien sûr tenu compte de l’expérience de la
banque centrale européenne. Du fait des
différentes histoires monétaires en Afrique, la
coopération monétaire a pris les formes
d’accords de compensation et de paiements
bilatéraux ou multilatéraux avec comme objectif
de parvenir à une convertibilité limitée de la
monnaie. L’intégration monétaire dans les pays
francophones d’Afrique de l’ouest et d’Afrique
centrale, membres de la zone franc, a pris la
forme d’une monnaie unique (le Franc CFA) avec
une convertibilité qui n’est totale qu’au sein
de chaque zone. Il n’y a en théorie pas de
contrôle de change sur la monnaie ou sur les
transactions de capitaux, ce qui ne veut pas
dire que des charges importantes n’existent pas
lorsqu’il s’agit d’échanger du FCFA de l’Afrique
centrale avec celui d’Afrique de l’Ouest ou
vice-versa. Cette pratique est un frein à
l’intégration des deux zones. Il ne faut pas
oublier que la monnaie a toujours constitué le
nerf de la colonisation et son contrôle a servi
de levier à l’exploitation. Il est question avec
la monnaie commune africaine de sortir
définitivement de l’approche postcoloniale pour
embrasser une nouvelle forme de partenariat
intelligent avec les partenaires intéressés à
accompagner l’Afrique dans son développement au
service de sa population.
Les cinq
pays hors zone franc de l’Afrique de l’ouest à
savoir la Gambie, le Ghana, la Guinée, le
Nigeria et la Sierra Leone ne sont pas demeurés
en reste. Ils veulent créer une monnaie commune
dénommée « éco ». Elle est prévue pour
prendre effet au 1er juillet 2005. Mais face aux
difficultés de ces pays à respecter les quatre
principaux critères de convergence que sont :
☼
un
niveau respectable des réserves
☼
une
discipline budgétaire
☼
une
réduction des financements inflationnistes non
basés sur une production réelle
☼
une
maîtrise des prix et un contrôle de l’inflation
Il est
fort probable qu’il y ait quelques retards.
En effet,
aucun des cinq pays n’a réussi à respecter les
quatre critères en 2003. Tous avaient un taux
d’inflation supérieur variant entre 11,3 % en
Sierra Leone et 23,8 % pour le Nigeria. En 2004,
chacun des pays a pu satisfaire au moins un
critère. La route est donc bien laborieuse.
L’éco, selon l’Institut monétaire d’Afrique
occidentale basé à Accra, doit être une sorte de
monnaie-précurseur devant faciliter l'entrée en
vigueur d’une monnaie unique commune à la CEDEAO.
Au niveau
des CER telles que la Communauté économique des
Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le
marché commun de l’Afrique orientale et australe
(COMESA) par exemple, les progrès vers une zone
monétaire unique sont plus lents. Au niveau
continental, à part l’étude de faisabilité en
cours, on en est maintenant à l’élaboration
d’une sorte de feuille de route comprenant trois
étapes :
1. une
période préparatoire ayant pour objectif
d’atteindre une réelle et effective convergence
économique ;
2. une
période de transition où compensation et changes
entre les monnaies ne devrait plus rencontrer
d’obstacles ;
3.
l’adoption d’une nouvelle unité de compte.
Compte
tenu des lenteurs bien africaines et une
planification à l’emporte-pièce, faut-il
remettre en cause le bien-fondé de la
faisabilité d’une union monétaire africaine
comme le suggère des économistes occidentaux du
fonds monétaire international (FMI) ?6 Bien sûr
que non ! Le regroupement économique prenant la
forme d’interdépendances institutionnalisées ne
peut que renforcer les positions de négociation
de l’Afrique sur des bases sous-régionales.
Promouvoir la compétitivité pour améliorer la
convergence monétaire
Il
convient de corriger l’approche stratégique des
Chefs d’Etat en s’attelant à utiliser de manière
beaucoup plus effective le mécanisme africain
d’évaluation des pairs (MAEP) du NEPAD adopté en
2001. La pression du groupe qui en émane pour
accélérer les progrès en cours au niveau des
respects des critères de convergence devrait
favoriser la création et la crédibilité d’unions
monétaires dans chacune des cinq communautés
économiques régionales. A ce titre, les
harmonisations au sein des zones doivent
nécessairement prendre forme pour favoriser des
avancées notables. Là le bât blesse car les
difficultés rencontrés par les pays à faible
revenus lors de traumatismes économiques, tels
que les vicissitudes budgétaires liées à des
pertes de recettes dues à la baisse des termes
de l’échange ou des variations climatiques, ont
des impacts diversifiés sur les différentes
économies de la zone. La pression sur la banque
centrale est alors inéluctable.
C’est donc
la capacité à résister à ces chocs économiques,
à savoir la capacité d’absorption des chocs
économiques, qui fait grandement défaut. Une des
conséquences directes est la tentative pour les
Gouvernements nationaux de faire pression sur la
Banque centrale de la sous-région pour obtenir
des financements du déficit budgétaire de l’Etat
national. C’est une remise en cause de
l’indépendance de la banque centrale, et
éventuellement en cas de « créances
irrécouvrables », une remise en cause
directe de la crédibilité de l’autorité
monétaire sous-régionale, ce qui ne manquera pas
de rejaillir sur la monnaie sous la forme d’une
dévaluation forcée comme celle du FCFA en
janvier 1994. Ce jeu de pression est à géométrie
variable car la capacité d’influence dépend
directement de la compétitivité des entreprises
et du poids économique du pays. Dans les faits,
il faut remarquer qu’il est plus difficile de
résister à un ministre des finances du Nigeria
qu’à celui de Sierra Leone même si personne ne
veut l’admettre tout haut.
La
solution ne peut être uniquement monétaire. Il
faut promouvoir le commerce intra-régional au
sein des zones monétaires en formation et ouvrir
plus effectivement les frontières dites
intangibles pour favoriser la croissance
économique et donner des chances à la
complémentarité et la diversification dans les
secteurs primaires, secondaires et tertiaires en
Afrique. D’après l’Organisation mondiale du
commerce, le commerce intra-régional africain
(exportations de marchandises) est en légère
progression passant de 9,8 % en 1995 à 10,2 % en
20039. Au niveau du commerce au sein des blocs
régionaux, les disparités et les progressions
sont asymétriques et tendent à révéler plus le
poids d’une locomotive économique sous-régionale
sur les autres membres, comme le témoigne
indirectement le poids du Nigeria dans la CEDEAO
ou l’Afrique du Sud dans la communauté de
développement économique de l’Afrique australe
(SADC), voir tableau 1.
Tableau
1 : Commerce intra-régional en Afrique,
1970-2002, années choisies
(Exportations de marchandises en millions de $
US)
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Blocs régionaux |
1970 |
1980 |
1990 |
2000 |
2002 |
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SADC :
Communauté de développement des Etats d’Afrique
Australe ; UDEAC : Union douanière des Etats de
l’Afrique centrale ;
UEMOA :
Union Economique et Monétaire Ouest Africaine ;
UMA : Union du Maghreb Arabe.
Source : World Bank,
World Development Indicators 2004, p. 318
S’il est
vrai qu’une intégration réussie permet de
réduire les coûts de transaction au
sein de la
zone, il faut se faire à l’idée qu’il va falloir
accepter de ne plus utiliser la
monnaie
nationale et la politique monétaire nationale
comme un instrument pour s’ajuster
à des
chocs économiques. Outre, le soutien mutuel dû à
la capacité d’influence basée sur
un bloc
monétaire sous-régional, les Etats africains
seront bien inspirés d’harmoniser
leurs
structures de production et de commercialisation
et de jouer essentiellement sur les
indicateurs de compétitivité et les
accélérateurs de compétence tels que la mobilité
de la
main-d’oeuvre, la flexibilité des salaires et
des prix, les transferts budgétaires10, la
formation,
l’amélioration du contenu technologique,
l’innovation et la culture de la
performance, etc. Bref, il s’agit d’organiser en
fait une ouverture graduelle et intelligente
de leurs
capacités productives et commerciales au sein de
la zone concernée à des fins
d’harmonisation et de mise à niveau graduelles
et communes. La discipline budgétaire et
une
meilleure gouvernance économique ne peuvent
faire défaut surtout si la corruption
tend à se
faire aux dépens des infrastructures de
mieux-être ayant des impacts sociaux.
6.
Rationaliser les doublons : un pays par zone
monétaire
Ainsi, une
des priorités en termes de discipline est de
s’assurer que les pays ne
participent plus de manière concomitante à
plusieurs zones économiques en même temps.
Cela
retarde les efforts de convergence et peut
révéler des contradictions dans les
objectifs
d’unité monétaire poursuivis au niveau
continental11. Il faut atténuer les
disparités
en s’assurant que les « unions monétaires »
se fassent selon un rythme qui
respecte
le rythme de développement de chacun tout en
acceptant le rôle de locomotive
en matière
d’entraînement de la croissance économique et de
modèle d’éthique monétaire
d’un pays
dans chaque sous-région. La multiplicité des
régimes monétaires doit prendre
fin le
plus rapidement possible.
L’arrimage
du FCFA à la monnaie européenne, suite à la
disparition du Franc
français
doit être considéré comme une période de
transition. La monnaie dans laquelle la
plupart
des transactions africaines (commerce de
matières premières) sont payées est le
dollar
américain. L’Euro s’apprécie par rapport au
dollar et la conséquence automatique
8
est que le
FCFA s’apprécie en fonction de l’Euro. Cette
situation anachronique où le flux
des
échanges se fait principalement avec l’Union
européenne aux dépens du commerce
intra-régional ne peut trouver une issue
favorable en Afrique francophone que si le FCFA
se fond
dans une nouvelle monnaie de l’Afrique de
l’Ouest12. Encore faut-il que les
critères
de convergence soient effectivement respectés,
créant une situation de stabilité,
propice à
une mutation monétaire. En filigrane, c’est
toute la problématique de savoir si
en restant
dans la zone euro, le FCFA ne peut que
constituer un mécanisme
d’appauvrissement plutôt qu’un mécanisme
dynamisant de la croissance économique13
dans les
pays africains.
En
réalité, il suffit que les pays ayant en usage
le FCFA affichent durablement un
respect
des critères de convergence économique et
financière pour que l’opportunité
d’aller
vers une monnaie commune africaine et
sous-régionale devienne une réalité.
S’assurer
que tous les pays de la même zone parviennent au
même résultat d’ici l’an 2021
est un
pari qui peut être réussi. La solution ne se
situe plus nécessairement au niveau
monétaire
mais au niveau de l’amélioration de la
compétitivité de l’ensemble des acteurs
de la zone
concernée. La question de la monnaie commune
africaine est trop importante
pour être
laissée entre les mains des monétaristes et des
banquiers. Ils ne sont que la tête
de
l’iceberg.
Ainsi, en
référence au libellé qui figure dans le
programme prioritaire 16 du plan
stratégique de la commission de l’Union
africaine et intitulé « vers la monnaie
commune
»14, il faut replacer
les boeufs avant la charrue. Il importe de
faciliter les
transactions commerciales et développer les
capacités productives sous-régionales à des
fins
d’intégration économique au sein du continent.
C’est à cette condition que la création
de la
monnaie commune africaine n’est plus un rêve ou
une vision, mais peut devenir une
réalité.
En mettant la création de la monnaie commune
comme préalable à une
amélioration des transactions commerciales et
l’intégration économique, il semble que la
perception
des Chefs d’Etat demeure celle du développement
par « décret ». Ceci doit
changer et
les décideurs africains doivent comprendre que
les décisions et les visions
doivent
s’adapter aux conditions du marché sinon c’est
le marché qui va les sanctionner.
La
pression des pairs devrait contribuer à faire
émerger une sorte de prime pour les
pays qui
s’efforcent sur une période longue de respecter
une orthodoxie monétaire
prévisible
et une gouvernance économique reposant sur le
respect des critères de
convergence économique et budgétaire. Apprendre
à éviter de faire du micromanagement
en
respectant l’indépendance des banques centrales
serait un plus qui
conduirait
immanquablement à augmenter la crédibilité des
unions africaines existantes.
Cela
constituerait le véritable coup d’accélérateur
vers la création d’une monnaie
commune.
Cela passe
par une meilleure compréhension et
complémentarité des économies
africaines
qui doivent s’atteler à mettre en pratique le
paradigme de l’interdépendance
africaine.
Pour mieux se comparer pour un meilleur respect
des règles de prudence
monétaire,
il n’est pas possible de faire l’impasse sur
l’harmonisation des statistiques.
Cela
suppose que des budgets conséquents soient mis à
disposition des structures
concernées
à tous les niveaux pour permettre aussi à des
spécialistes africains de jouer
leur rôle
de veille économique et stratégique. Ils
pourront ainsi faire des analyses de la
9
situation
économique réelle des économies africaines à des
fins de facilitation des
décisions
des autorités politiques et monétaires
africaines. Il est clair que cela permettra
de
retrouver une confiance entre les citoyens et
les dirigeants15.
Conclusion : monnaie commune : servitude ou
liberté en Afrique ?
C’est
cette confiance retrouvée qui devrait contribuer
à l’émergence de zones monétaires affranchies de
toute tutelle extérieure compte tenu des
richesses africaines
non
exploitées au profit des Africains. La monnaie
commune sous-régionale est un atout
et doit
servir d’effet de levier pour l’avènement de la
monnaie commune africaine en
2021 ou
plus tôt. Elle permettra une mutualisation des
risques, une capacité de
négociation collective et une démultiplication
des opportunités pour les Africains. Cette
option
suppose qu’il y ait consensus sur la nécessité
de réaliser une croissance
économique
partagée au sein et entre les sous-régions
africaines. Il y va de la servitude ou
de la
liberté de l’Afrique16. YEA.
1 Yves
Ekoué Amaïzo, De la dépendance à
l’interdépendance. Mondialisation et
marginalisation. Une
chance
pour l’Afrique ?,
collection « interdépendance africaine »,
éditions L’Harmattan, Paris, 1998.
2
Bwemba-Bong, « Zone monétaire de l’Afrique Noire
: Passé, Présent et Futur », voir sur le site
Internet :
http://www.africamaat.com/article.php3?id_article=243&artsuite=2
3 Article
19 : Les institutions financières : L'Union
africaine est dotée des institutions financières
suivantes,
dont les
statuts sont définis dans des protocoles y
afférents : a) la Banque centrale africaine;
b) le
Fonds monétaire africain; c) la Banque africaine
d'investissement ; voir sur l’Internet : Acte
constitutif de l’Union africaine :
http://www.aidh.org/Biblio/Txt_Afr/Ua_actconstit.htm
4 Yves
Ekoué Amaïzo, Naissance d’une banque de la
zone franc 1848-1901. Priorité aux propriétaires
d’esclaves,
collection « interdépendance africaine », Paris,
2001.
5 Agence
de Presse Xinhua, « L’Afrique occidentale passé
à la monnaie unique », voir
www.french.xinhuanet.com/htm/06020846031.htm,
daté du 02/04/2005.
6 Paul Masson et Catherine
Pattillo, The Monetary Geography of Africa,
Brookings Institutions,
Washington, USA, 2004.
7 Yves
Ekoué Amaïzo, « De la zone franc à la zone euro
: de la régionalisation des monnaies africaines
»,
in
Revue Nord-Sud XXI, n° 17 (5), 2001, pp. 71
à 123 – voir page 97.
8 Yves
Ekoué Amaïzo, De la dépendance à
l’interdépendance, op. cit..
9 WTO, International
Trade Statistics 2004, pp. 77.
10 Paul
Masson et Catherine Pattillo, « Une monnaie
unique pour l’Afrique ? », in Finances et
Développement,
décembre 2004, pp. 9 à 15.
11
Rousseau-Joël Fouté, « Monnaie unique africaine
: le projet avance, mais… », in Cameroon
Tribune, 2
août 2004.
12
Barthélémy Sène, « Pour une monnaie commune
oust-africaine: s’affranchir de l’Euro », in
L’Economiste, 4
juillet 2003.
13 Nicolas
Agbohou, Le Franc CFA et l’Euro contre
l’Afrique, avec une préface de Grégoire
Biyogo et une
post face
de Jean Ziegler, éditions Solidarité mondiale A.
S., Paris, 1999, p. 11.
14 Union
africaine, Plan stratégique de la commission
de l’Union africaine : volume 3 : Plan d’actions
2004-2007 : Programmes pour accélérer
l’intégration du continent, mai 2004,
pp. 53-54.
15 Yves
Ekoué Amaïzo (sous la direction de), L’union
africaine freine-t-elle l’unité des Africains ?
Retrouver la
confiance entre les dirigeants et le
peuple-citoyen, avec
une préface de Aminata Dramane Traoré,
collection
«
interdépendance africaine », éditions Menaibuc,
Paris, 2005. 16 Joseph Tchundjang Pouémi,
Monnaie, Servitude et Liberté : Répression
monétaire de l’Afrique, éditions
Menaibuc, Paris, 2000. |