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« L’Afrique doit conquérir l’indépendance
alimentaire »
A
chaque crise alimentaire en Afrique, on nous
propose d’éteindre l’incendie sans lutter contre
ses causes. On nous envoie des avions avec de
l’aide d’urgence au lieu de nous aider à
produire ce que nous mangeons. Cinquante ans
après la décolonisation, nous devons donc encore
conquérir notre indépendance alimentaire.
Le
problème du Sénégal, mis en relief par la
dernière hausse des prix des denrées, c’est
notre dépendance à l’égard du riz. Cela date de
l’époque des colonies, quand la France écoulait
chez nous ce qu’elle faisait produire en
Cochinchine. Les Sénégalais s’y sont depuis
habitués. Le riz est devenu notre plat national.
C’est notre denrée essentielle. Forcément, nous
restons tributaires des importations, en
provenance désormais de Thaïlande et d’Inde. Il
y a bien eu une tentative de produire un riz
local en Casamance, mais sans succès. J’entends
donc saisir l’occasion fournie par cette crise
pour assurer, enfin, notre indépendance
alimentaire. Et c’est possible. En 2003,
découvrant que le Nigeria, le Cameroun et le
Burkina exportaient du manioc vers les
Etats-Unis, j’avais demandé au ministre de
l’Agriculture de porter la production de manioc
au Sénégal à un million de tonnes. Les experts
étaient contre. Pourtant, en quelques mois, nous
sommes passés de 80 000 à 450 000 tonnes. Nous
avons ensuite fait la même chose pour le maïs.
Je
me suis donc basé sur ces deux précédents pour
élaborer récemment la Goana (Grande offensive
agricole pour la nourriture et l’abondance).
L’objectif est de mobiliser les populations pour
parvenir à une production agricole excédentaire.
Pour le riz, j’ai ainsi demandé au Premier
ministre de l’Inde de nous fournir cette année
600 000 tonnes, notre consommation annuelle.
Mais surtout, de nous assister techniquement,
avec du matériel, des semences et de
l’encadrement, pour que nous puissions à notre
tour produire du riz.
Ainsi, la deuxième année, l’Inde ne nous
fournira plus que 500 000 tonnes de riz, la
troisième, 400 000 tonnes... jusqu’au terme d’un
plan de six ans. Les techniciens indiens sont
déjà là et nous allons produire sur les 240 000
hectares de la vallée du fleuve Sénégal.
Croyez-moi, chez nous, c’est aujourd’hui l’heure
du retour à la terre. Je prends donc sur moi
cette responsabilité de faire nourrir le Sénégal
par le travail des Sénégalais. Dans quelques
mois, la communauté internationale dira : «Nous
avons donné un ou deux milliards de dollars pour
régler la crise alimentaire en Afrique.» Mais
personne ne saura comment cet argent aura été
utilisé. Aussi, de cet argent je ne veux pas.
Mais si on me dit: «On va vous donner des
pesticides, des semences, des tracteurs...», je
prends !
Cette semaine, j’ai décidé de supprimer tous les
impôts sur les revenus agricoles, pendant cinq
ans. Tous les engins agricoles importés seront
également détaxés. Ma conviction, c’est qu’avec
la volonté politique, on peut inverser le cours
des choses. Il fallait un choc psychologique, se
dire que nous devons reprendre en main notre
indépendance. Nous le pouvons vraiment, en
orientant tout le monde vers l’agriculture.
Abdoulaye WADE
Président du Sénégal
Publié au Journal du Dimanche le 11 mai 2008 |