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MCR[20.03.2008]
Dakar, Sénégal, le 26 juillet 2007
Du mépris de tout le peuple africain… de son
discours audacieux envers les effroyables
leaders africains qui hypothèquent l'avenir de
leurs concitoyens, au rejet systématique de
l'inexistence voire de l'incapacité des
intellectuels africains à façonner l'histoire de
leur continent ou à la rééditer ou à l'auréoler,
Sarkozy soulevait là un tollé réaliste et
visionnaire pour le futur de l'Afrique. Dans ce
discours qui avait dégénéré de vives colères et
contestations dans les rangs des intellectuels
africains surtout de la diaspora et parmi
quelques chefs d'état africain dont le contenu
du discours semblait les toucher à pic, Sarkozy
envoyait le message aux africains, aux
inconditionnels africains qui semblaient détenir
quelques velléités sur le retrait de la France
politique, économique, militaire en Afrique.
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi de remercier d'abord le
gouvernement et le peuple sénégalais de leur
accueil si chaleureux. Permettez-moi de
remercier l'université de Dakar qui me permet
pour la première fois de m'adresser à l'élite de
la jeunesse africaine en tant que Président de
la République française.
Je suis venu vous parler avec la franchise et la
sincérité que l'on doit à des amis que l'on aime
et que l'on respecte. J'aime l'Afrique, je
respecte et j'aime les Africains.
Entre le Sénégal et la France, l'histoire a
tissé les liens d'une amitié que nul ne peut
défaire. Cette amitié est forte et sincère.
C'est pour cela que j'ai souhaité adresser, de
Dakar, le salut fraternel de la France à
l'Afrique toute entière.
Je
veux, ce soir, m'adresser à tous les Africains
qui sont si différents les uns des autres, qui
n'ont pas la même langue, qui n'ont pas la même
religion, qui n'ont pas les mêmes coutumes, qui
n'ont pas la même culture, qui n'ont pas la même
histoire et qui pourtant se reconnaissent les
uns les autres comme des Africains. Là réside le
premier mystère de l'Afrique.
Oui, je veux m'adresser à tous les habitants de
ce continent meurtri, et, en particulier, aux
jeunes, à vous qui vous êtes tant battus les uns
contre les autres et souvent tant haïs, qui
parfois vous combattez et vous haïssez encore
mais qui pourtant vous reconnaissez comme
frères, frères dans la souffrance, frères dans
l'humiliation, frères dans la révolte, frères
dans l'espérance, frères dans le sentiment que
vous éprouvez d'une destinée commune, frères à
travers cette foi mystérieuse qui vous rattache
à la terre africaine, foi qui se transmet de
génération en génération et que l'exil lui-même
ne peut effacer.
Je ne suis pas venu, jeunes d'Afrique, pour
pleurer avec vous sur les malheurs de l'Afrique.
Car l'Afrique n'a pas besoin de mes pleurs.
Je ne suis pas venu, jeunes d'Afrique, pour
m'apitoyer sur votre sort parce que votre sort
est d'abord entre vos mains. Que feriez-vous,
fière jeunesse africaine de ma pitié ?
Je ne suis pas venu effacer le passé car le
passé ne s'efface pas.
Je ne suis pas venu nier les fautes ni les
crimes car il y a eu des fautes et il y a eu des
crimes.
Il y a eu la traite négrière, il y a eu
l'esclavage, les hommes, les femmes, les enfants
achetés et vendus comme des marchandises. Et ce
crime ne fut pas seulement un crime contre les
Africains, ce fut un crime contre l'homme, ce
fut un crime contre l'humanité toute entière.
Et l'homme noir qui éternellement « entend de la
cale monter les malédictions enchaînées, les
hoquettements des mourants, le bruit de l'un
d'entre eux qu'on jette à la mer ». Cet homme
noir qui ne peut s'empêcher de se répéter sans
fin « Et ce pays cria pendant des siècles que
nous sommes des bêtes brutes ». Cet homme noir,
je veux le dire ici à Dakar, a le visage de tous
les hommes du monde.
Cette souffrance de l'homme noir, je ne parle
pas de l'homme au sens du sexe, je parle de
l'homme au sens de l'être humain et bien sûr de
la femme et de l'homme dans son acceptation
générale. Cette souffrance de l'homme noir,
c'est la souffrance de tous les hommes. Cette
blessure ouverte dans l'âme de l'homme noir est
une blessure ouverte dans l'âme de tous les
hommes.
Mais
nul ne peut demander aux générations
d'aujourd'hui d'expier ce crime perpétré par les
générations passées. Nul ne peut demander aux
fils de se repentir des fautes de leurs pères.
Jeunes d'Afrique, je ne suis pas venu vous
parler de repentance. Je suis venu vous dire que
je ressens la traite et l'esclavage comme des
crimes envers l'humanité. Je suis venu vous dire
que votre déchirure et votre souffrance sont les
nôtres et sont donc les miennes.
Je suis venu vous proposer de regarder ensemble,
Africains et Français, au-delà de cette
déchirure et au-delà de cette souffrance.
Je suis venu vous proposer, jeunes d'Afrique,
non d'oublier cette déchirure et cette
souffrance qui ne peuvent pas être oubliées,
mais de les dépasser.
Je suis venu vous proposer, jeunes d'Afrique,
non de ressasser ensemble le passé mais d'en
tirer ensemble les leçons afin de regarder
ensemble l'avenir.
Je suis venu, jeunes d'Afrique, regarder en face
avec vous notre histoire commune.
L'Afrique a sa part de
responsabilité dans son propre malheur. On s'est
entretué en Afrique au moins autant qu'en
Europe. Mais il est vrai que jadis, les
Européens sont venus en Afrique en conquérants.
Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont
banni les dieux, les langues, les croyances, les
coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères
ce qu'ils devaient penser, ce qu'ils devaient
croire, ce qu'ils devaient faire. Ils ont coupé
vos pères de leur passé, ils leur ont arraché
leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté
l'Afrique.
Ils ont eu tort.
Ils n'ont pas vu la profondeur et la richesse de
l'âme africaine. Ils ont cru qu'ils étaient
supérieurs, qu'ils étaient plus avancés, qu'ils
étaient le progrès, qu'ils étaient la
civilisation.
Ils ont eu tort.
Ils ont voulu convertir l'homme africain, ils
ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru
qu'ils avaient tous les droits, ils ont cru
qu'ils étaient tout puissants, plus puissants
que les dieux de l'Afrique, plus puissants que
l'âme africaine, plus puissants que les liens
sacrés que les hommes avaient tissés patiemment
pendant des millénaires avec le ciel et la terre
d'Afrique, plus puissants que les mystères qui
venaient du fond des âges.
Ils ont eu tort.
Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un
imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une
sagesse ancestrale.
Ils
ont eu tort.
Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils
ont nourri la haine. Ils ont rendu plus
difficile l'ouverture aux autres, l'échange, le
partage parce que pour s'ouvrir, pour échanger,
pour partager, il faut être assuré de son
identité, de ses valeurs, de ses convictions.
Face au colonisateur, le colonisé avait fini par
ne plus avoir confiance en lui, par ne plus
savoir qui il était, par se laisser gagner par
la peur de l'autre, par la crainte de l'avenir.
Le colonisateur est venu, il a pris, il s'est
servi, il a exploité, il a pillé des ressources,
des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a
dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa
liberté, de sa terre, du fruit de son travail.
Il a pris mais je veux dire avec respect qu'il a
aussi donné. Il a construit des ponts, des
routes, des hôpitaux, des dispensaires, des
écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges,
il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je
veux le dire ici, tous les colons n'étaient pas
des voleurs, tous les colons n'étaient pas des
exploiteurs.
Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il
y avait aussi des hommes de bonne volonté, des
hommes qui croyaient remplir une mission
civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le
bien. Ils se trompaient mais certains étaient
sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils
créaient l'aliénation. Ils croyaient briser les
chaînes de l'obscurantisme, de la superstition,
de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien
plus lourdes, ils imposaient une servitude plus
pesante, car c'étaient les esprits, c'étaient
les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient
donner l'amour sans voir qu'ils semaient la
révolte et la haine.
La colonisation n'est
pas responsable de toutes les difficultés
actuelles de l'Afrique. Elle n'est pas
responsable des guerres sanglantes que se font
les Africains entre eux. Elle n'est pas
responsable des génocides. Elle n'est pas
responsable des dictateurs. Elle n'est pas
responsable du fanatisme. Elle n'est pas
responsable de la corruption, de la
prévarication. Elle n'est pas responsable des
gaspillages et de la pollution.
Mais la colonisation fut une grande faute qui
fut payée par l'amertume et la souffrance de
ceux qui avaient cru tout donner et qui ne
comprenaient pas pourquoi on leur en voulait
autant.
La colonisation fut une grande faute qui
détruisit chez le colonisé l'estime de soi et
fit naître dans son cœur cette haine de soi qui
débouche toujours sur la haine des autres.
La colonisation fut une grande faute mais de
cette grande faute est né l'embryon d'une
destinée commune. Et cette idée me tient
particulièrement à cœur.
La colonisation fut une faute qui a changé le
destin de l'Europe et le destin de l'Afrique et
qui les a mêlés. Et ce destin commun a été
scellé par le sang des Africains qui sont venus
mourir dans les guerres européennes.
Et la France n'oublie pas ce sang africain versé
pour sa liberté.
Nul ne peut faire comme si rien n'était arrivé.
Nul ne peut faire comme si cette faute n'avait
pas été commise.
Nul ne peut faire comme si cette histoire
n'avait pas eu lieu.
Pour le meilleur comme pour le pire, la
colonisation a transformé l'homme africain et
l'homme européen.
Jeunes d'Afrique, vous êtes les héritiers des
plus vieilles traditions africaines et vous êtes
les héritiers de tout ce que l'Occident a déposé
dans le cœur et dans l'âme de l'Afrique.
Jeunes d'Afrique, la civilisation européenne a
eu tort de se croire supérieure à celle de vos
ancêtres, mais désormais la civilisation
européenne vous appartient aussi.
Jeunes d'Afrique, ne cédez pas à la tentation de
la pureté parce qu'elle est une maladie, une
maladie de l'intelligence, et qui est ce qu'il y
a de plus dangereux au monde.
Jeunes d'Afrique, ne vous coupez pas de ce qui
vous enrichit, ne vous amputez pas d'une part de
vous-même. La pureté est un enfermement, la
pureté est une intolérance. La pureté est un
fantasme qui conduit au fanatisme.
Je veux vous dire, jeunes d'Afrique, que le
drame de l'Afrique n'est pas dans une prétendue
infériorité de son art, sa pensée, de sa
culture. Car, pour ce qui est de l'art, de la
pensée et de la culture, c'est l'Occident qui
s'est mis à l'école de l'Afrique.
L'art moderne doit presque tout à l'Afrique.
L'influence de l'Afrique a contribué à changer
non seulement l'idée de la beauté, non seulement
le sens du rythme, de la musique, de la danse,
mais même dit Senghor, la manière de marcher ou
de rire du monde du XXème siècle.
Je veux donc dire, à la jeunesse d'Afrique, que
le drame de l'Afrique ne vient pas de ce que
l'âme africaine serait imperméable à la logique
et à la raison. Car l'homme africain est aussi
logique et raisonnable que l'homme européen.
C'est en puisant dans l'imaginaire africain que
vous ont légué vos ancêtres, c'est en puisant
dans les contes, dans les proverbes, dans les
mythologies, dans les rites, dans ces formes
qui, depuis l'aube des temps, se transmettent et
s'enrichissent de génération en génération que
vous trouverez l'imagination et la force de vous
inventer un avenir qui vous soit propre, un
avenir singulier qui ne ressemblera à aucun
autre, où vous vous sentirez enfin libres,
libres, jeunes d'Afrique d'être vous-mêmes,
libres de décider par vous-mêmes.
Je suis venu vous dire que vous n'avez pas à
avoir honte des valeurs de la civilisation
africaine, qu'elles ne vous tirent pas vers le
bas mais vers le haut, qu'elles sont un antidote
au matérialisme et à l'individualisme qui
asservissent l'homme moderne, qu'elles sont le
plus précieux des héritages face à la
déshumanisation et à l'aplatissement du monde.
Je suis venu vous dire que l'homme moderne qui
éprouve le besoin de se réconcilier avec la
nature a beaucoup à apprendre de l'homme
africain qui vit en symbiose avec la nature
depuis des millénaires.
Je suis venu vous dire que cette déchirure entre
ces deux parts de vous-mêmes est votre plus
grande force, et votre plus grande faiblesse
selon que vous vous efforcerez ou non d'en faire
la synthèse.
Mais je suis aussi venu vous dire qu'il y a en
vous, jeunes d'Afrique, deux héritages, deux
sagesses, deux traditions qui se sont longtemps
combattues : celle de l'Afrique et celle de
l'Europe.
Je suis venu vous dire que cette part africaine
et cette part européenne de vous-mêmes forment
votre identité déchirée.
Je ne suis pas venu, jeunes d'Afrique, vous
donner des leçons.
Je ne suis pas venu vous faire la morale.
Mais je suis venu vous dire que la part d'Europe
qui est en vous est le fruit d'un grand péché
d'orgueil de l'Occident mais que cette part
d'Europe en vous n'est pas indigne.
Car elle est l'appel de la liberté, de
l'émancipation et de la justice et de l'égalité
entre les femmes et les hommes.
Car
elle est l'appel à la raison et à la conscience
universelles.
Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme
africain n'est pas assez entré dans l'histoire.
Le paysan africain, qui depuis des millénaires,
vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est
d'être en harmonie avec la nature, ne connaît
que l'éternel recommencement du temps rythmé par
la répétition sans fin des mêmes gestes et des
mêmes paroles.
Dans cet imaginaire où tout recommence toujours,
il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni
pour l'idée de progrès.
Dans cet univers où la nature commande tout,
l'homme échappe à l'angoisse de l'histoire qui
tenaille l'homme moderne mais l'homme reste
immobile au milieu d'un ordre immuable où tout
semble être écrit d'avance.
Jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais
il ne lui vient à l'idée de sortir de la
répétition pour s'inventer un destin.
Le problème de l'Afrique et permettez à un ami
de l'Afrique de le dire, il est là. Le défi de
l'Afrique, c'est d'entrer davantage dans
l'histoire. C'est de puiser en elle l'énergie,
la force, l'envie, la volonté d'écouter et
d'épouser sa propre histoire.
Le problème de l'Afrique, c'est de cesser de
toujours répéter, de toujours ressasser, de se
libérer du mythe de l'éternel retour, c'est de
prendre conscience que l'âge d'or qu'elle ne
cesse de regretter, ne reviendra pas pour la
raison qu'il n'a jamais existé.
Le problème de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop
le présent dans la nostalgie du paradis perdu de
l'enfance.
Le problème de l'Afrique, c'est que trop souvent
elle juge le présent par rapport à une pureté
des origines totalement imaginaire et que
personne ne peut espérer ressusciter.
Le problème de l'Afrique, ce n'est pas de
s'inventer un passé plus ou moins mythique pour
s'aider à supporter le présent mais de
s'inventer un avenir avec des moyens qui lui
soient propres.
Le problème de l'Afrique, ce n'est pas de se
préparer au retour du malheur, comme si celui-ci
devait indéfiniment se répéter, mais de vouloir
se donner les moyens de conjurer le malheur, car
l'Afrique a le droit au bonheur comme tous les
autres continents du monde.
Le problème de l'Afrique, c'est de rester fidèle
à elle-même sans rester immobile.
Le défi de l'Afrique, c'est d'apprendre à
regarder son accession à l'universel non comme
un reniement de ce qu'elle est mais comme un
accomplissement.
Le défi de l'Afrique, c'est d'apprendre à se
sentir l'héritière de tout ce qu'il y a
d'universel dans toutes les civilisations
humaines.
C'est de s'approprier les droits de l'homme, la
démocratie, la liberté, l'égalité, la justice
comme l'héritage commun de toutes les
civilisations et de tous les hommes.
C'est de s'approprier la science et la technique
modernes comme le produit de toute
l'intelligence humaine.
Le défi de l'Afrique est celui de toutes les
civilisations, de toutes les cultures, de tous
les peuples qui veulent garder leur identité
sans s'enfermer parce qu'ils savent que
l'enfermement est mortel.
Les civilisations sont grandes à la mesure de
leur participation au grand métissage de
l'esprit humain.
La faiblesse de l'Afrique qui a connu sur son
sol tant de civilisations brillantes, ce fut
longtemps de ne pas participer assez à ce grand
métissage. Elle a payé cher, l'Afrique, ce
désengagement du monde qui l'a rendue si
vulnérable. Mais, de ses malheurs, l'Afrique a
tiré une force nouvelle en se métissant à son
tour. Ce métissage, quelles que fussent les
conditions douloureuses de son avènement, est la
vraie force et la vraie chance de l'Afrique au
moment où émerge la première civilisation
mondiale.
La civilisation musulmane, la chrétienté, la
colonisation, au-delà des crimes et des fautes
qui furent commises en leur nom et qui ne sont
pas excusables, ont ouvert les cœurs et les
mentalités africaines à l'universel et à
l'histoire.
Ne vous laissez pas, jeunes d'Afrique, voler
votre avenir par ceux qui ne savent opposer à
l'intolérance que l'intolérance, au racisme que
le racisme.
Ne vous laissez pas, jeunes d'Afrique, voler
votre avenir par ceux qui veulent vous
exproprier d'une histoire qui vous appartient
aussi parce qu'elle fut l'histoire douloureuse
de vos parents, de vos grands-parents et de vos
aïeux.
N'écoutez pas, jeunes d'Afrique, ceux qui
veulent faire sortir l'Afrique de l'histoire au
nom de la tradition parce qu'une Afrique ou plus
rien ne changerait serait de nouveau condamnée à
la servitude.
N'écoutez pas, jeunes d'Afrique, ceux qui
veulent vous empêcher de prendre votre part dans
l'aventure humaine, parce que sans vous, jeunes
d'Afrique qui êtes la jeunesse du monde,
l'aventure humaine sera moins belle.
N'écoutez pas jeunes d'Afrique, ceux qui veulent
vous déraciner, vous priver de votre identité,
faire table rase de tout ce qui est africain, de
toute la mystique, la religiosité, la
sensibilité, la mentalité africaine, parce que
pour échanger il faut avoir quelque chose à
donner, parce que pour parler aux autres, il
faut avoir quelque chose à leur dire.
Ecoutez plutôt, jeunes d'Afrique, la grande voix
du Président Senghor qui chercha toute sa vie à
réconcilier les héritages et les cultures au
croisement desquels les hasards et les tragédies
de l'histoire avaient placé l'Afrique.
Il disait, lui l'enfant de Joal, qui avait été
bercé par les rhapsodies des griots, il disait :
« nous sommes des métis culturels, et si nous
sentons en nègres, nous nous exprimons en
français, parce que le français est une langue à
vocation universelle, que notre message
s'adresse aussi aux Français et aux autres
hommes ».
Il disait aussi : « le français nous a fait don
de ses mots abstraits -si rares dans nos langues
maternelles. Chez nous les mots sont
naturellement nimbés d'un halo de sève et de
sang ; les mots du français eux rayonnent de
mille feux, comme des diamants. Des fusées qui
éclairent notre nuit ».
Ainsi parlait Léopold Senghor qui fait honneur à
tout ce que l'humanité comprend d'intelligence.
Ce grand poète et ce grand Africain voulait que
l'Afrique se mit à parler à toute l'humanité et
lui écrivait en français des poèmes pour tous
les hommes.
Ces poèmes étaient des chants qui parlaient, à
tous les hommes, d'êtres fabuleux qui gardent
des fontaines, chantent dans les rivières et qui
se cachent dans les arbres.
Des poèmes qui leur faisaient entendre les voix
des morts du village et des ancêtres.
Des poèmes qui faisaient traverser des forêts de
symboles et remonter jusqu'aux sources de la
mémoire ancestrale que chaque peuple garde au
fond de sa conscience comme l'adulte garde au
fond de la sienne le souvenir du bonheur de
l'enfance.
Car
chaque peuple a connu ce temps de l'éternel
présent, où il cherchait non à dominer l'univers
mais à vivre en harmonie avec l'univers. Temps
de la sensation, de l'instinct, de l'intuition.
Temps du mystère et de l'initiation. Temps
mystique où le sacré était partout, où tout
était signes et correspondances. C'est le temps
des magiciens, des sorciers et des chamanes. Le
temps de la parole qui était grande, parce
qu'elle se respecte et se répète de génération
en génération, et transmet, de siècle en siècle,
des légendes aussi anciennes que les dieux.
L'Afrique a fait se ressouvenir à tous les
peuples de la terre qu'ils avaient partagé la
même enfance. L'Afrique en a réveillé les joies
simples, les bonheurs éphémères et ce besoin, ce
besoin auquel je crois moi-même tant, ce besoin
de croire plutôt que de comprendre, ce besoin de
ressentir plutôt que de raisonner, ce besoin
d'être en harmonie plutôt que d'être en
conquête.
Ceux qui jugent la culture africaine arriérée,
ceux qui tiennent les Africains pour de grands
enfants, tous ceux-là ont oublié que la Grèce
antique qui nous a tant appris sur l'usage de la
raison avait aussi ses sorciers, ses devins, ses
cultes à mystères, ses sociétés secrètes, ses
bois sacrés et sa mythologie qui venait du fond
des âges et dans laquelle nous puisons encore,
aujourd'hui, un inestimable trésor de sagesse
humaine.
L'Afrique qui a aussi ses grands poèmes
dramatiques et ses légendes tragiques, en
écoutant Sophocle, a entendu une voix plus
familière qu'elle ne l'aurait crû et l'Occident
a reconnu dans l'art africain des formes de
beauté qui avaient jadis été les siennes et
qu'il éprouvait le besoin de ressusciter.
Alors entendez, jeunes d'Afrique, combien
Rimbaud est africain quand il met des couleurs
sur les voyelles comme tes ancêtres en mettaient
sur leurs masques, « masque noir, masque rouge,
masque blanc–et-noir ».
Ouvrez les yeux, jeunes d'Afrique, et ne
regardez plus, comme l'ont fait trop souvent vos
aînés, la civilisation mondiale comme une menace
pour votre identité mais la civilisation
mondiale comme quelque chose qui vous appartient
aussi.
Dès
lors que vous reconnaîtrez dans la sagesse
universelle une part de la sagesse que vous
tenez de vos pères et que vous aurez la volonté
de la faire fructifier, alors commencera ce que
j'appelle de mes vœux, la Renaissance africaine.
Dès lors que vous proclamerez que l'homme
africain n'est pas voué à un destin qui serait
fatalement tragique et que, partout en Afrique,
il ne saurait y avoir d'autre but que le
bonheur, alors commencera la Renaissance
africaine.
Dès lors que vous, jeunes d'Afrique, vous
déclarerez qu'il ne saurait y avoir d'autres
finalités pour une politique africaine que
l'unité de l'Afrique et l'unité du genre humain,
alors commencera la Renaissance africaine.
Dès lors que vous regarderez bien en face la
réalité de l'Afrique et que vous la prendrez à
bras le corps, alors commencera la Renaissance
africaine. Car le problème de l'Afrique, c'est
qu'elle est devenue un mythe que chacun
reconstruit pour les besoins de sa cause.
Et ce mythe empêche de regarder en face la
réalité de l'Afrique.
La réalité de l'Afrique, c'est une démographie
trop forte pour une croissance économique trop
faible.
La
réalité de l'Afrique, c'est encore trop de
famine, trop de misère.
La réalité de l'Afrique, c'est la rareté qui
suscite la violence.
La réalité de l'Afrique, c'est le développement
qui ne va pas assez vite, c'est l'agriculture
qui ne produit pas assez, c'est le manque de
routes, c'est le manque d'écoles, c'est le
manque d'hôpitaux.
La réalité de l'Afrique, c'est un grand
gaspillage d'énergie, de courage, de talents,
d'intelligence.
La réalité de l'Afrique, c'est celle d'un grand
continent qui a tout pour réussir et qui ne
réussit pas parce qu'il n'arrive pas à se
libérer de ses mythes.
La Renaissance dont l'Afrique a besoin, vous
seuls, Jeunes d'Afrique, vous pouvez l'accomplir
parce que vous seuls en aurez la force.
Cette Renaissance, je suis venu vous la
proposer. Je suis venu vous la proposer pour que
nous l'accomplissions ensemble parce que de la
Renaissance de l'Afrique dépend pour une large
part la Renaissance de l'Europe et la
Renaissance du monde.
Je sais l'envie de partir qu'éprouvent un si
grand nombre d'entre vous confrontés aux
difficultés de l'Afrique.
Je sais la tentation de l'exil qui pousse tant
de jeunes Africains à aller chercher ailleurs ce
qu'ils ne trouvent pas ici pour faire vivre leur
famille.
Je sais ce qu'il faut de volonté, ce qu'il faut
de courage pour tenter cette aventure, pour
quitter sa patrie, la terre où l'on est né, où
l'on a grandi, pour laisser derrière soi les
lieux familiers où l'on a été heureux, l'amour
d'une mère, d'un père ou d'un frère et cette
solidarité, cette chaleur, cet esprit
communautaire qui sont si forts en Afrique.
Je sais ce qu'il faut de force d'âme pour
affronter le dépaysement, l'éloignement, la
solitude.
Je sais ce que la plupart d'entre eux doivent
affronter comme épreuves, comme difficultés,
comme risques.
Je
sais qu'ils iront parfois jusqu'à risquer leur
vie pour aller jusqu'au bout de ce qu'ils
croient être leur rêve.
Mais je sais que rien ne les retiendra.
Car rien ne retient jamais la jeunesse quand
elle se croit portée par ses rêves.
Je ne crois pas que la jeunesse africaine ne
soit poussée à partir que pour fuir la misère.
Je crois que la jeunesse africaine s'en va parce
que, comme toutes les jeunesses, elle veut
conquérir le monde.
Comme toutes les jeunesses, elle a le goût de
l'aventure et du grand large.
Elle veut aller voir comment on vit, comment on
pense, comment on travaille, comment on étudie
ailleurs.
L'Afrique n'accomplira pas sa Renaissance en
coupant les ailes de sa jeunesse. Mais l'Afrique
a besoin de sa jeunesse.
La Renaissance de l'Afrique commencera en
apprenant à la jeunesse africaine à vivre avec
le monde, non à le refuser.
La jeunesse africaine doit avoir le sentiment
que le monde lui appartient comme à toutes les
jeunesses de la terre.
La jeunesse africaine doit avoir le sentiment
que tout deviendra possible comme tout semblait
possible aux hommes de la Renaissance.
Alors, je sais bien que la jeunesse africaine,
ne doit pas être la seule jeunesse du monde
assignée à résidence. Elle ne peut pas être la
seule jeunesse du monde qui n'a le choix
qu'entre la clandestinité et le repliement sur
soi.
Elle doit pouvoir acquérir, hors d'Afrique la
compétence et le savoir qu'elle ne trouverait
pas chez elle.
Mais
elle doit aussi à la terre africaine de mettre à
son service les talents qu'elle aura développés.
Il faut revenir bâtir l'Afrique ; il faut lui
apporter le savoir, la compétence le dynamisme
de ses cadres. Il faut mettre un terme au
pillage des élites africaines dont l'Afrique a
besoin pour se développer.
Ce que veut la jeunesse africaine c'est de ne
pas être à la merci des passeurs sans scrupules
qui jouent avec votre vie.
Ce que veut la jeunesse d'Afrique, c'est que sa
dignité soit préservée.
C'est pouvoir faire des études, c'est pouvoir
travailler, c'est pouvoir vivre décemment. C'est
au fond, ce que veut toute l'Afrique. L'Afrique
ne veut pas de la charité. L'Afrique ne veut pas
d'aide. L'Afrique ne veut pas de passe-droit.
Ce que veut l'Afrique et ce qu'il faut lui
donner, c'est la solidarité, la compréhension et
le respect.
Ce que veut l'Afrique, ce n'est pas que l'on
prenne son avenir en main, ce n'est pas que l'on
pense à sa place, ce n'est pas que l'on décide à
sa place.
Ce que veut l'Afrique est ce que veut la France,
c'est la coopération, c'est l'association, c'est
le partenariat entre des nations égales en
droits et en devoirs.
Jeunesse africaine, vous voulez la démocratie,
vous voulez la liberté, vous voulez la justice,
vous voulez le Droit ? C'est à vous d'en
décider. La France ne décidera pas à votre
place. Mais si vous choisissez la démocratie, la
liberté, la justice et le Droit, alors la France
s'associera à vous pour les construire.
Jeunes d'Afrique, la mondialisation telle
qu'elle se fait ne vous plaît pas. L'Afrique a
payé trop cher le mirage du collectivisme et du
progressisme pour céder à celui du
laisser-faire.
Jeunes d'Afrique vous croyez que le libre
échange est bénéfique mais que ce n'est pas une
religion. Vous croyez que la concurrence est un
moyen mais que ce n'est pas une fin en soi. Vous
ne croyez pas au laisser-faire. Vous savez qu'à
être trop naïve, l'Afrique serait condamnée à
devenir la proie des prédateurs du monde entier.
Et cela vous ne le voulez pas. Vous voulez une
autre mondialisation, avec plus d'humanité, avec
plus de justice, avec plus de règles.
Je
suis venu vous dire que la France la veut aussi.
Elle veut se battre avec l'Europe, elle veut se
battre avec l'Afrique, elle veut se battre avec
tous ceux, qui dans le monde, veulent changer la
mondialisation. Si l'Afrique, la France et
l'Europe le veulent ensemble, alors nous
réussirons. Mais nous ne pouvons pas exprimer
une volonté à votre place.
Jeunes d'Afrique, vous voulez le développement,
vous voulez la croissance, vous voulez la hausse
du niveau de vie.
Mais le voulez-vous vraiment ? Voulez-vous que
cessent l'arbitraire, la corruption, la violence
? Voulez-vous que la propriété soit respectée,
que l'argent soit investi au lieu d'être
détourné ? Voulez-vous que l'État se remette à
faire son métier, qu'il soit allégé des
bureaucraties qui l'étouffent, qu'il soit libéré
du parasitisme, du clientélisme, que son
autorité soit restaurée, qu'il domine les
féodalités, qu'il domine les corporatismes ?
Voulez-vous que partout règne l'État de droit
qui permet à chacun de savoir raisonnablement ce
qu'il peut attendre des autres ?
Si vous le voulez, alors la France sera à vos
côtés pour l'exiger, mais personne ne le voudra
à votre place.
Voulez-vous qu'il n'y ait plus de famine sur la
terre africaine ? Voulez-vous que, sur la terre
africaine, il n'y ait plus jamais un seul enfant
qui meure de faim ? Alors cherchez
l'autosuffisance alimentaire. Alors développez
les cultures vivrières. L'Afrique a d'abord
besoin de produire pour se nourrir. Si c'est ce
que vous voulez, jeunes d'Afrique, vous tenez
entre vos mains l'avenir de l'Afrique, et la
France travaillera avec vous pour bâtir cet
avenir.
Vous voulez lutter contre la pollution ? Vous
voulez que le développement soit durable ? Vous
voulez que les générations actuelles ne vivent
plus au détriment des générations futures ? Vous
voulez que chacun paye le véritable coût de ce
qu'il consomme ? Vous voulez développer les
technologies propres ? C'est à vous de le
décider. Mais si vous le décidez, la France sera
à vos côtés.
Vous voulez la paix sur le continent africain ?
Vous voulez la sécurité collective ? Vous voulez
le règlement pacifique des conflits ? Vous
voulez mettre fin au cycle infernal de la
vengeance et de la haine ? C'est à vous, mes
amis africains, de le décider. Et si vous le
décidez, la France sera à vos côtés, comme une
amie indéfectible, mais la France ne peut pas
vouloir à la place de la jeunesse d'Afrique.
Vous
voulez l'unité africaine ? La France le souhaite
aussi.
Parce que la France souhaite l'unité de
l'Afrique, car l'unité de l'Afrique rendra
l'Afrique aux Africains.
Ce que veut faire la France avec l'Afrique,
c'est regarder en face les réalités. C'est faire
la politique des réalités et non plus la
politique des mythes.
Ce que la France veut faire avec l'Afrique,
c'est le co-développement, c'est-à-dire le
développement partagé.
La France veut avec l'Afrique des projets
communs, des pôles de compétitivité communs, des
universités communes, des laboratoires communs.
Ce que la France veut faire avec l'Afrique,
c'est élaborer une stratégie commune dans la
mondialisation.
Ce que la France veut faire avec l'Afrique,
c'est une politique d'immigration négociée
ensemble, décidée ensemble pour que la jeunesse
africaine puisse être accueillie en France et
dans toute l'Europe avec dignité et avec
respect.
Ce que la France veut faire avec l'Afrique,
c'est une alliance de la jeunesse française et
de la jeunesse africaine pour que le monde de
demain soit un monde meilleur.
Ce que veut faire la France avec l'Afrique,
c'est préparer l'avènement de l'Eurafrique, ce
grand destin commun qui attend l'Europe et
l'Afrique.
A ceux qui, en Afrique, regardent avec méfiance
ce grand projet de l'Union Méditerranéenne que
la France a proposé à tous les pays riverains de
la Méditerranée, je veux dire que, dans l'esprit
de la France, il ne s'agit nullement de mettre à
l'écart l'Afrique, qui s'étend au sud du Sahara
mais, qu'au contraire, il s'agit de faire de
cette Union le pivot de l'Eurafrique, la
première étape du plus grand rêve de paix et de
prospérité qu'Européens et Africains sont
capables de concevoir ensemble.
Alors, mes chers Amis, alors seulement, l'enfant
noir de Camara Laye, à genoux dans le silence de
la nuit africaine, saura et comprendra qu'il
peut lever la tête et regarder avec confiance
l'avenir. Et cet enfant noir de Camara Laye, il
sentira réconciliées en lui les deux parts de
lui-même. Et il se sentira enfin un homme comme
tous les autres hommes de l'humanité.
Je vous remercie. |
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