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Publié le 29/04/2010
Par linternationalmagazine.com
Alain Juppé,
Homme politique français, né à Mont-de-Marsan le
15 août 1945, Premier ministre de mai 1995 à
juin 1997, ministre d'État, ministre de
l’Écologie, du Développement et de l’Aménagement
durables de mai à juin 2007, il est maire de
Bordeaux, de juin 1995 à décembre 2004 et, à
nouveau, depuis octobre 2006.
A
l’occasion du voyage de notre Président de la
République à Kigali, la France et le Rwanda
viennent de se réconcilier. C’est une bonne
nouvelle pour les deux pays.
Leurs relations
étaient tendues depuis longtemps, et même
carrément rompues depuis novembre 2006. Cette
rupture faisait suite aux mandats d’arrêt lancés
par le juge anti-terroriste français
Bruguière contre neuf personnalités
rwandaises proches du Président Kagamé ;
le juge les soupçonnait d’avoir commandité, en
avril 1994, l’assassinat du Président rwandais
de l’époque, Juvénal Habyarimana, mort
dans un attentat perpétré contre l’avion qui le
transportait en compagnie, notamment, de son
homologue du Burundi.
Le Président
Kagamé contestait formellement cette accusation
et mettait en cause, de son côté, les
extrémistes hutus qui, par cet attentat,
auraient donné le signal du génocide qu’ils
préparaient contre les Tutsis. Une commission
d’enquête constituée à Kigali a établi et
diffusé un rapport qui conclut en ce sens et qui
taxe aussi de complicité de génocide plusieurs
personnalités françaises dont Hubert Védrine,
Edouard Balladur, Dominique de Villepin,
François Léotard , moi-même et plusieurs
officiers de l’armée française. Sur ce point, le
rapport n’est évidemment qu’un tissu
d’allégations mensongères. Mais la technique
du contre-feu est vieille comme le monde…
Je n’ai, pour ma
part, aucun élément qui me permette de trancher
entre les deux thèses en présence sur l’attaque
de l’avion des Présidents du Rwanda et du
Burundi. Je souhaite que la vérité soit faite un
jour sur ces événements.
J’ai en revanche
quelques convictions précises, voire quelques
certitudes sur la politique de la France au
Rwanda d’avril 1993 à avril 1995, période où
j’ai été ministre des affaires étrangères du
gouvernement Balladur, sous la présidence de
François Mitterrand.
Ce que je sais,
c’est qu’à l’époque, loin de prendre parti pour
un camp contre l’autre, le gouvernement
français a tout fait pour réconcilier le
gouvernement du Président Habyarimana,
légalement élu, et le leader du Front
Patriotique Rwandais (FPR) , le colonel
Kagamé qui, de l’Ouganda où il se trouvait
en exil, se lançait dans la reconquête du
territoire de son pays. C’est ce qu’on a appelé
le processus d’Arusha, du nom de la ville
de Tanzanie où se déroulaient les négociations.
Ce processus, lancé dès 1992, a abouti en août
1993 à une série d’accords qui actaient la
réconciliation nationale, le départ des troupes
françaises présentes au Rwanda, la mise en place
d’une force des Nations Unies, la MINUAR,
pour surveiller la bonne application de
l’accord, et la création d’un gouvernement de
transition consacrant la réintégration des
exilés tutsis.
Nous avons
presque réussi à convaincre les parties de
respecter cet accord. Nous avons retiré les
forces françaises de l’opération Noroît
qui étaient présentes sur le sol rwandais depuis
octobre 1990 pour protéger les 600
ressortissants français du Rwanda (à
l’exception de 24 coopérants militaires dans le
cadre d’un détachement d’assistance technique).
Une Assemblée nationale de transition s’est
installée en mars 1994. Bref le processus de
paix semblait bien engagé… jusqu’à l’attentat du
6 avril 1994 qui a évidemment ruiné les efforts
de la diplomatie française.
Ce que je sais
aussi, c’est que loin de se taire sur ce qui
s’est alors passé au Rwanda, le gouvernement
français a, par ma voix, solennellement dénoncé
le génocide dont des centaines de milliers de
Tutsis étaient les victimes. Je l’ai dit le
15 mai 1994 à l’issue de la réunion du Conseil
des Ministres de l’Union Européenne à Bruxelles,
et de nouveau le 18 mai à l’Assemblée Nationale
au cours de la séance des questions d’actualité.
Ce que je sais,
c’est que la communauté internationale a fait
preuve d’une passivité, voire d’un
“aveuglement” scandaleux. Malgré ce qui se
passait sur le terrain et que l’on savait,
malgré les appels de son Secrétaire général en
exercice, Boutros Boutros-Ghali, qui
réclamait l’envoi rapide de 5 000 Casques bleus,
le Conseil de Sécurité a été incapable de
prendre la moindre décision… sauf celle de
ramener les effectifs de la MINUAR de 2548 à 270
hommes (21 avril 1994).
Devant la carence
de la communauté internationale et les obstacles
mis par certaines grandes puissances aux
demandes du Secrétaire général de l’ONU, la
France a été la seule à avoir un sursaut de
courage. J’ai longuement expliqué, à
l’époque, l’initiative qui a abouti à
l’opération Turquoise, c’est-à-dire à l’envoi
d’une force internationale, principalement
constituée de militaires français. Le
gouvernement français a obtenu le feu vert du
Conseil de Sécurité par la résolution n°929 en
date du 22 juin 1994. Le Secrétaire d’Etat
américain, Warren Christopher, m’a fait
personnellement part de son admiration pour
cette initiative de la France.
Ce que je sais
enfin, c’est que l’opération Turquoise s’est
exactement déroulée dans les conditions fixées
par la résolution des Nations Unies. Elle a
permis de sauver des centaines de milliers de
vies. Je me souviens de l’accueil que
réservaient à nos soldats les réfugiés qui
fuyaient les combats opposant le FPR (Front
Patriotique Rwandais du colonel Kagamé) et les
FAR (Forces Armées Rwandaises). Turquoise a
également protégé des dizaines de sites de
regroupement de civils tutsis et permis aux ONG
d’accéder en toute sécurité à ces populations.
Son mandat n’était en aucune manière de faire
la guerre, mais de mener une opération
humanitaire, nettement définie dans le temps et
dans l’espace. Elle l’a remplie dans des
conditions qui font honneur à l’armée française
et à notre pays. Jusqu’à ce qu’enfin arrivent
sur place les Casques bleus de la MINUAR II,
fin août 1994.
Tout cela, je
l’ai déclaré en détail devant la mission
parlementaire sur le génocide du Rwanda qu’a
présidée en 1998 M. Paul Quilès. On peut se
référer à ses conclusions, ou, si l’on cherche
un texte plus synthétique, à l’article que
Paul Quilès a publié le 28 mars 2009 dans le
Figaro, sous le titre “Rwanda : cessons de
diaboliser la France”.
Aujourd’hui, il
est utile que la France et le Rwanda dissipent
les malentendus et se réconcilient. Il reste
nécessaire que les coupables de cet abominable
génocide soient poursuivis, traduits en justice
et châtiés, où qu’ils se trouvent.
Mais il ne serait
pas acceptable de réécrire une autre Histoire.
Par Alain Juppé
Source:
http://www.linternationalmagazine.com/article7322.html
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